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jeudi 25 août 2016

Le futur Ellory? La où les lumières se perdent, David Joy, Sonatine




"Il existe un endroit où se perdent les lumières, et je suppose que c'est le paradis. C'était ce lieu lumineux que l'Indien observait sur le tableau qu'aimait ma mère, et je suppose que c'est pour ça qu'elle voulait tant y aller. L'endroit où toutes les lumières se rejoignaient et brillaient était dans mon esprit ce qui se rapprochait le plus de Dieu."

Sonatine frappe fort avec la parution du roman de David Joy: nous tenons là un digne héritier de R. J. Ellory, sombre, beau et difficile à laisser derrière soi une fois le livre fermé.

Jacob, le narrateur,  est déchiré entre la malédiction du sang destiné à faire de lui le digne successeur de son caïd de père et la volonté de s'en sortir, aidé par l'amour qu'il porte à Maggie, son amie d'enfance. 

Autant le sujet n'est pas novateur, la quête de rédemption, l'opposition père-fils, faisant partie des thématiques récurrentes en littérature, autant la manière dont il est traité nous fait succomber.

En lisant la confession de Jacob, sa souffrance perpétuelle, le tiraillement constant entre la lumière et les ténèbres, on se surprend à espérer un dénouement positif; on est à ses côtés à chaque instant, lorsqu'il dirige une arme vers son père, lorsqu'il étreint Maggie. 
A partir du moment où un récit éveille une pareille empathie chez son lecteur, le pari est gagné!

Porté par un style maîtrisé où l'ombre et la lumière s'alternent, se chevauchent, Là où les lumières se perdent s'immisce dans la tête du lecteur qui ne voit pas arriver le twist final. Explosif.

J'attends avec impatience le prochain roman de David Joy, il y a fort à parier qu'il occupera une place de choix parmi les nouveaux auteurs de roman noir.

"J'ai jeté un coup d’œil en direction de l'endroit où le soleil illuminait les voitures, projetant une féroce lumière blanche qui aveuglait tous les flics en attente. Ils auraient beau essayer, ils ne comprendraient jamais cette lumière, et je les plaignais."

Là où les lumières se perdent, David Joy, Editions Sonatine août 2016, Traduction Fabrice Pointeau 

Chronique écrite pour le site des Unwalkers. 

lundi 9 mai 2016

Doctor Francis et Mr Frankie, J'ai été Johnny Thunders et ça m'a bien retournée




« Tout ça est si proche et si loin de l'endroit où tout a commencé. Le groupe de potes classique, qui s'enferment dans une salle d'enregistrement tapissée de cartons d’œufs. Qui se retrouvent à n'importe quelle heure du jour. Dessinent des guitares sur les livres et les cahiers. Les noms des groupes préférés sur les pupitres et dans des toilettes. Reproduire des accords entendus à la télé, vomir cette frustration d'être en dehors de tout : ne pas être anglais, beau, riche, ne pas avoir de voiture, ne pas être un autre. Et tous ces plats réchauffés, ces chambres qu'on partage avec les petits frères, les parents abrutis par le travail, le foot à la radio, la résignation, des mères frustrées, marrantes, prisonnières et geôlières à la fois. Les filles qui te brisaient le cœur. Les filles à qui tu brisais le cœur. Et le rock'n'roll comme un émetteur qui te reliait à tous ces autres types sur la planète. Ça te rendait supérieur, mythique, autre. Le rock'n'roll allait te sauver la vie. »

Que nenni.
Lorsque Francis revient chez son père, la cinquantaine bedonnante et en plein sevrage, c'est une grosse épave désabusée. Sa vie est derrière lui et il n'en reste que de regrets. On aimerait compatir mais un petit quelque chose nous en empêche. On sent que lui-même ne se comprend pas vraiment à quel point il est un raté. Enfin si, Francis s'en doute. Frankie, en revanche, aime encore à se pavaner, à s'imaginer qu'il aurait encore quelque chose à dire.
Non, Francis ne souffre pas d'un quelconque trouble de la personnalité, il est juste – comme nous tous – partagé entre deux pôles, le cœur et la raison, la folie et le rationnel, le désordre et l'ordre. Il n'aura jamais réussi à équilibrer ces deux pôles. C'est là son plus gros échec. Mais il n' est jamais trop tard, alors Francis, rangé des voitures, rentre au bercail et essaie de mettre un peu d'ordre dans le foutoir qui lui sert de vie.

« Alex, j'ai deux fils. Leur mère ne me laisse pas les voir. Je lui dois un paquet de pognon et elle a porté plainte. Au bout du compte, son objectif, c'est de les éloigner définitivement de moi. Cette semaine, je suis convoqué au tribunal. Je voudrais y aller sapé un minimum. Pour faire bonne impression, quoi. »
Parce qu'il a besoin d'un costard Francis va se retrouver sur un coup un peu foireux, à Heron City, galerie commerciale où de petites frappes ont l'habitude de se servir de temps en temps pour alimenter leurs affaires.
C'est un concours de circonstances favorable malgré tout, parce que ce coup foireux va l'aider à trouver un boulot et à retrouver Marisol, demi-sœur adoptive perdue de vue qui se fait entretenir aujourd'hui par le vieux Don Damian, magnat du bingo barcelonais.
Marisol dont la vie n'est qu'une série de grosses baffes. Le seul personnage qui m'a véritablement touchée.

Dans un style cru et nerveux, Zanon nous entraîne dans les bas-fonds de Barcelone et par la même occasion dans ceux de l'âme humaine. Le retour de Francis devrait être l'occasion pour lui de changer de cap, d'oublier Frankie. Nous sommes entraînés, au contraire, dans une spirale de lâcheté, de folie et de renoncements ahurissants. Même l'amour est méchamment sali dans « J'ai été Johnny Thunders ».
L' autopsie d'une existence gâchée, radiographie d'une Barcelone hors sentiers touristiques, J'ai été Johnny Thunders est une claque qui fait mal mais qu'est-ce qu'on est content de l'avoir prise !

J'ai été Johnny Thunders, Carlos Zanon, Traduction Olivier Hamilton, Asphalte éditions 2016










Spada, un excellent exercice de politic fiction chez AGULLO Editions



« Nous avons fait la réforme économique et nous avons perdu peu à peu tout le soutien populaire que nous avions au début de notre mandat. La situation de pauvreté dont souffre la majorité de la population est à la limite du tolérable. Nous avons serré les dents et nous avons continué. Et maintenant... Maintenant voici le conflit interethnique ! Pardonnez-moi, monsieur l'ambassadeur, pourquoi nous renvoyez-vous par colis express les Roms que vous arrêtez en Allemagne ? Si certains d'entre eux provoquent de l'insécurité sociale chez vous, ne croyez-vous pas que ce soit la même chose chez nous ? Quand vous les renvoyez ici, vous faites acte de charité sociale, alors que chez nous cela se transforme brusquement en acte d'agression ethnique ! L'incident de Buzau est une histoire de vengeance entre quelques familles de Roms et une famille de Roumains. Les coupables ont été arrêtés et seront jugés, les institutions de l' Etat ont fait leur devoir. Et le conflit en question est un conflit social. Pas ethnique. »

« Spada » est un formidable exercice d’équilibriste réalisé avec brio par Bogdan Teodorescu, professeur à l' Ecole Nationale d' Etudes Politiques de Bucarest et spécialiste de la communication. Il arrive à traiter un sujet oh combien brûlant avec une minutie et un pragmatisme époustouflants.

Lorsqu'un tueur en série commence à semer dans divers quartiers bucarestois des victimes ayant un seul et même profil, Roms avec un casier judiciaire, il ne faut pas longtemps avant que la situation ne prenne un tournant résolument politique.

Et c'est la force de ce roman : une fois les faits posés, le narrateur se retire derrière les principaux acteurs de ce vaudeville absurde , les médias et les hommes politiques, en les laissant dévoiler devant les yeux stupéfaits du lecteur les calculs et les manipulations qui se jouent habituellement « en off ».

Tout un chacun a un avis sur « la question Rom ». Je vais décevoir beaucoup de monde mais les choses sont beaucoup plus complexes qu'un simple débat entre les « pour » et les « contre ». Pour les plus courageux il va falloir chercher des explications loin dans l'histoire de la Roumanie, de l'Europe, dès le XIXe siècle, ensuite fouiller les conséquences de la Seconde Guerre et remuer celles de la chape de plomb qui a asphyxié un tiers du vieux continent par la suite.


« Spada » ne prend aucun parti, ne justifie rien, ne prône aucun dogme. En revanche, en s'appuyant sur une série de fait divers fictifs, ce roman parvient à désosser les mécanismes qui s'agitent loin du regard du citoyen lambda qui pourtant finira par s'agiter lui aussi, telle une marionnette, en suivant les impulsions reçues via les médias et les discours politiques.

Les jeux de pouvoir, les petits arrangements entre amis, la facilité avec laquelle les masses peuvent se laisser manipuler, tout est expliqué, décortiqué, dévoilé et, pour être franche, cela fait froid dans le dos. Et ce n'est même pas le flegme des politiques ou la gourmandise de certains journalistes que j'ai trouvé inquiétants, c'est la prévisibilité de la direction qu'un peuple peut choisir et l'aisance avec laquelle on peut l'y conduire ou l'en détourner.

« Spada » parle de la Roumanie, certes. Mais c'est un roman universel et surtout un roman d'actualité : les sujets brûlants ce n'est pas ce qui manque de nos jours. Le traitement de l'information, hélas, de plus en plus biaisé, continue néanmoins à faire des émules. Quant aux agissements politico-politiciens, n'en parlons plus.

Alors lisez ce roman et après l'avoir lu, offrez-le, faites passer. Un excellent moment de lecture dont vous sortirez stupéfaits.

« Il aura suffi que je m'entretienne un peu avec la bête pour la domestiquer. Ils ne veulent qu'une chose, tous. Qu'on les prenne au sérieux, qu'on leur flatte l'échine. Qu'on connaisse deux ou trois de leurs éditoriaux. Au fond de quoi rêvent-ils tous ? De cette place. »



Spada de Bogdan Teodorescu, Traduction Jean-Louis Courriol, Excellent lancement des Editions AGULLO

Publié chez les Unwalkers

mardi 26 janvier 2016

Corrosion, Neonoir, Folie mystique


« Je savais que ça risquait d'être la fin pour moi, mais je n'allais pas me rendre sans combattre, voyez-vous, j'avais le Père et le Soldat et le Rat Christ à mes côtés, la Sainte Trinité, alors j'utilisai le tisonnier pour faire voler en éclats la fenêtre de derrière, puis je fis passer mon corps, le verre brisé m'entailla la chair, et je les entendais, devant la porte d'entrée, et chaque mouvement de ma respiration était un hurlement terrifié, moi seul savais que chaque arbre était un cadavre assassiné, gelé pour toujours avec les membres distordus, moi seul savais que le ciel tourbillonnait d'esprits torturés et d'anges déchus, moi seul savais que la terre était prête à s'ouvrir et à m'engloutir dans sa gueule, et d'où venait cette musique, cette musique étrange, un doo-wop funeste provenant des enceintes détraquées d'un transistor. »

Jon Bassoff réussit l'exploit de rendre poétique un récit qui vous prend aux tripes. « Corrosif » ne se réduit pas qu'à un titre, ce n'est pas la pub mensongère d'un texte finalement facile ou surfait. 
Non : il se désintègre sous vos yeux en vous laissant grelottant, saisis de sueurs froides, en priant de toutes vos forces de ne jamais croiser dans votre vie un type comme celui qui s'adresse à vous pendant les 227 pages de ce roman.

Lorsque Joseph Downs, le narrateur, commence son récit, le piège se referme sur vous dès la première page : un pick-up en panne, au milieu de nulle part, « un bled paumé se trouvait juste un peu plus loin, entouré de derricks et de silos à céréales. […] La ville s'appelait Stratton, et n'avait rien de spécial. Juste des bâtiments en brique et des bungalows décrépis et des bicoques de pauvres, le tout posé au hasard par Dieu après deux semaines de beuverie. La vieille université se raccrochait désespérément à la vie. Supérette abandonnée, station-service abandonnée, motel abandonné. Des panneaux rouillés et des fenêtres condamnées. »

Joseph est une gueule cassée : vétéran d'Irak, son visage brûlé semble être l’œuvre du diable – c'est lui-même qui le dit ; peut-être n'a-t-il pas tout à fait tort. Il attire tous les regards pour mieux les rejeter dans l'instant qui suit. Répugnant.
Dans le bouge où il rentre prendre un verre ce soir là les réactions sont les mêmes. Il s'en fout. Et peut-être qu'il en serait resté là, avec sa bière et l'adresse d'un motel miteux pour la nuit, s'il n'y avait pas eu Lilith, « créée de l'argile ». Elle fait irruption dans le bar, carbure au whiskey-bière et se fait tabasser par son mari. Mais elle est coriace et ça plaît à Joseph qui intervient en chevalier servant.

Noir, noir je vous dis, ce roman : l'ambiance poisseuse, les cauchemars de Joseph, sa première nuit avec Lilith, tout est fait pour vous mettre mal à l'aise. Et vous en redemandez. La plume de Bassoff qui donne à son personnage une voix glaçante, coupante, qui vous raconte son histoire en n'oubliant aucun détail, même le plus abjecte, vous garde enchaînés jusqu'au bout.

Le Bien et le Mal n'ont aucun sens dans ce roman où la folie la plus terrible côtoie la mystique biblique, se l'approprie, pour finalement créer un monstre.


Vous pensez que la rencontre entre Joseph, le vétéran paumé et Lilith, la femme battue est le début de l'histoire ? Vous vous trompez. Allez voir !

Encore une preuve, s'il en fallait une, que Neonoir joue dans la cour des grands.

« Corrosion », Jon Bassoff, Traduction Anatole Pons, Editions Gallmeister, Collection Neonoir, 2016

Publié sur la page des Unwalkers