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jeudi 25 août 2016

Le futur Ellory? La où les lumières se perdent, David Joy, Sonatine




"Il existe un endroit où se perdent les lumières, et je suppose que c'est le paradis. C'était ce lieu lumineux que l'Indien observait sur le tableau qu'aimait ma mère, et je suppose que c'est pour ça qu'elle voulait tant y aller. L'endroit où toutes les lumières se rejoignaient et brillaient était dans mon esprit ce qui se rapprochait le plus de Dieu."

Sonatine frappe fort avec la parution du roman de David Joy: nous tenons là un digne héritier de R. J. Ellory, sombre, beau et difficile à laisser derrière soi une fois le livre fermé.

Jacob, le narrateur,  est déchiré entre la malédiction du sang destiné à faire de lui le digne successeur de son caïd de père et la volonté de s'en sortir, aidé par l'amour qu'il porte à Maggie, son amie d'enfance. 

Autant le sujet n'est pas novateur, la quête de rédemption, l'opposition père-fils, faisant partie des thématiques récurrentes en littérature, autant la manière dont il est traité nous fait succomber.

En lisant la confession de Jacob, sa souffrance perpétuelle, le tiraillement constant entre la lumière et les ténèbres, on se surprend à espérer un dénouement positif; on est à ses côtés à chaque instant, lorsqu'il dirige une arme vers son père, lorsqu'il étreint Maggie. 
A partir du moment où un récit éveille une pareille empathie chez son lecteur, le pari est gagné!

Porté par un style maîtrisé où l'ombre et la lumière s'alternent, se chevauchent, Là où les lumières se perdent s'immisce dans la tête du lecteur qui ne voit pas arriver le twist final. Explosif.

J'attends avec impatience le prochain roman de David Joy, il y a fort à parier qu'il occupera une place de choix parmi les nouveaux auteurs de roman noir.

"J'ai jeté un coup d’œil en direction de l'endroit où le soleil illuminait les voitures, projetant une féroce lumière blanche qui aveuglait tous les flics en attente. Ils auraient beau essayer, ils ne comprendraient jamais cette lumière, et je les plaignais."

Là où les lumières se perdent, David Joy, Editions Sonatine août 2016, Traduction Fabrice Pointeau 

Chronique écrite pour le site des Unwalkers. 

dimanche 21 août 2016

Sacrée Oeuvre! Yaak Valley Montana, Smith Henderson, Belfond 2016




















" Pete comprit qu'aux yeux de Pearl, Satan avait fabriqué de toutes pièces le moindre vestige du passé. Il imagina son propre état d'esprit s'il entretenait de telles croyances, s'il voyait le diable en personne parcourir le monde tel un décorateur de théâtre, inscrivant des fictions dans le schiste, les veines de charbon et de calcaire. Tout cela pour décrédibiliser les faits historiques relatés par la Bible. Tout cela pour rafler les âmes perdues. Le jeu en valait sûrement la chandelle pour le diable. On pouvait presque se représenter la scène. Presque. On pouvait presque se convaincre qu'un livre était plus réel que la réalité, plus véridique et plus légitime que la Terre ferme et toutes les lois assommantes qui la gouvernaient."

Yaak Valley Montana est l'une des grandes réussites  de cette rentrée littéraire. Le roman de Smith Henderson, épopée déchirante d'une Amérique profonde combattant ses vieux démons religieux et ultra-conservateurs, fait partie de ceux destinés à devenir des "classiques".
Pete Snow est travailleur social dans le Montana. Son travail, véritable montagne de Sisyphe, consiste à s'assurer que les enfants mineurs bénéficient du minimum syndical pour un développement à peu près décent. Dans cette région pauvre où les caravanes représentent une habitation normale, les cas désespérés ne manquent pas. Pete ne baisse jamais les bras, sans toutefois perdre le sens des réalités. Son travail est une longue suite de concessions et d'arrangements. Avec les gens, avec la loi, avec lui même, avec l'alcool.

Pete est lui même un cas désespéré. Pour s'éloigner de sa femme dont il est en train de divorcer, il avait choisi de se terrer à Tenmile, petite ville nichée dans une vallée exploitée autrefois par les mineurs. A défaut de s'occuper de Rachel, sa fille, restée auprès de sa mère, il tente de sauver les enfants de la région.

A travers le regard de Pete, derrière lequel se cache Smith Henderson, lui même ancien éducateur spécialisé, le lecteur est confronté à tout ce que la pauvreté, l'alcool, la dope, la religion peuvent produire de pire au tout début des années 1980 aux Etats Unis. 

La force du roman réside dans les multiples histoires menées de front par un narrateur omniscient et qui, parfois, s'adresse directement à son personnage: "Une gratitude inexplicable monte en toi. Le sol se dérobe sous tes jambes croisées en tailleur, mais ce n'est qu'une légère sensation de tournis. Tu as encaissé tant de choses ces derniers temps. Bien plus qu'il n'est supportable."

Le jour où Pete rencontre Ben, un jeune garçon taiseux, mal nourri et presque sauvage, qu'il le suit à travers la forêt pour comprendre d'où il vient et ce qui l'a ramené dans cet état, il fera une rencontre décisive: Jeremiah Pearl. Il s'agit du père de l'enfant, un illuminé qui prêche la fin du monde en se fondant sur les théories du complot les plus hallucinées, en brandissant aussi une Bible et un fusil.

Il s'ensuit une cavale épique à travers les forêts du Montana lors de laquelle Pete doit trouver l'équilibre entre la loi et la morale.
Ajoutez à tout cela la fugue de sa propre fille, Rachel, qui finit par laisser derrière elle les frasques maternelles et part sillonner les Etats Unis aux gré des rencontres faites en chemin.

L'excellente maîtrise de tous ces fils narratifs qui s'entremêlent, la lutte acharnée de Pete pour rester du bon côté de la barrière, les personnages qui gravitent autour en étoffant le récit font de Yaak Valley Montana un excellent roman qui assoit déjà son auteur parmi les meilleurs écrivains américains.

Un immanquable!

"Yaak Valley Montana", Smith Henderson, Belfond août 2016, Traduction Nathalie Peronny

jeudi 18 août 2016

Mazie Sainte Patronne des Fauchés et des Assoiffés. Jeni Attenberg. Coup de coeur, coup de foudre





















" Ce n'est pas difficile d'aider les gens. C'est le reste qui pose problème. Tout ce qui reste à vivre dans la journée."
"Nadine, la reine des scénarios invresemblables" travaille sur un documentaire consacrée à Mazie-Phillips Gordon. L'idée lui est venue lorsqu'un ami partage avec elle la découverte d'un journal intime qu'il avait trouvé abandonné sur les terrains des anciens chantiers navals de Navy Yard. 
Ce journal qui avait traversé le siècle, puisque la première page  portait la date de 1er novembre 1907, avait appartenu à Mazie, une femme dont l'histoire est époustouflante.
Ainsi, Nadine part à la recherche de toutes les personnes susceptibles d'avoir rencontré Mazie, tous ceux dont des membres de la famille auraient pu la côtoyer, tout individu détenant quelle information que ce soit qui puisse faire revivre, le temps d'un documentaire, Mazie, la reine de Bowery.

Le roman de Jami Attenberg est construit, par conséquent, sous la forme d'une serie d'entretiens retranscrits, entrecoupés par les extraits du journal de Mazie qui courre de 1907 à 1939.

"Hier soir, je suis passée par Wall Street avant d'aller rendre visite à Ti. Ill fallait que je vois ça, le jour où la bourse de Wall Street s'est effondrée. Eh bien, j'ai vu! Les gens sanglotaient à tous les coins de rue. C'était presque beau, cette ville en deuil. J'ai fait comme s'ils pleuraient pour soeur Ti."
Mazie et New York avancent main dans la main, cette ville où elle avait débarqué enfant et qu'elle a fini par adopter au point de devenir l'un de ses monuments. Car Mazie, assoiffée  de liberté, de gens, de trottoirs, de la vie, choisit d'être un électron libre tout au long de son existence. 
Avide d'amour, elle est farouchement opposée à toute forme d'engagement. Jeune femme dans une société stricte, elle enchaîne les sorties, les verres, les cigarettes. Juive imperméable à toute forme de manifestation divine elle se lie d'une amitié éternelle à la soeur Ti, petit bout de femme qui arpente les rues de New York en essayant de sauver le monde et qui oeuvre auprès de Bowery Mission.

Si Joseph Mitchell, journaliste au New Yorker, lui consacre un article dans son journal en 1940, ce n'est pas pour rien: Sainte Mazie est véritablement la patronne de tous les sans-abris et laissés pour compte que New York abrite par milliers dans ses rues à cette époque.
Si Fanny Hurst, auteur et surtout mondaine chevronnée,  ne tarit pas d'éloges à son encontre, c'est aussi parce que Mazie est vraiment la reine à Lower East Side.

En lisant son histoire nous sommes plongés dans l'histoire de New York. Les témoignages multi-générationnels que Jeni Attenberg fait intervenir dans son roman donnent rythme et vie au récit qui se construit, tel un patchwork, sous nos yeux.

Arrivée à la fin, pour ma part, j'étais éperdument amoureuse de Mazie Phillips-Gordon.

"La Prohibition est finie mais New York s'en moque. Nous n'en faisons qu'à notre tête depuis si longtemps! Quand un habitué est venu annoncer la nouvelle chez Finny, des acclamations ont fusé dans l'assistance. Un type a applaudi avant de s'apercevoir qu'il était le seul à le faire.
Au comptoir, un gars s'est lamenté:Moi, j'aimais bien que se soit illégal de boire un coup! Ca mettait un peu de piment dans le quotidien."

"Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés", Jami Attenberg, Editions Escales août 2016, Traduction Karine Reignier-Guerre

mercredi 8 juin 2016

Prendre la route, Entre les rounds, Rodolphe Barry, Finitude



« Il s'engagea sur un sentier qui sinuait entre les prés, le ciel bleu et vide occupait tout l'espace. Il longea l'enclos d'une ferme, attentif au crissement de ses pas dans la neige. Il parvenait juste à la hauteur d'un box quand un cheval bondit dans un tel raffut et avec une telle puissance qu'il eut un mouvement de recul, le souffle coupé. L'Appaloosa galopa d'une extrémité à l'autre du pré, virant au plus près des clôtures comme pour battre un record de gymkhana. La buée qui sortait de ses naseaux flottait dans l'air après son passage. Dans un virage, il s'arrêta comme il avait surgi, le tapis sanglé qui le couvrait glissa sur son garrot, un éternuement déclencha un frémissement le long de son poitrail. Tout son corps était enveloppé de vapeur. Il fit demi-tour vers l'écurie avec la mine d'un boxeur qui rentre aux vestiaires, le peignoir mal ajusté, sans souvenir du combat. »

Six nouvelles, six existences devant six carrefours : Entre les rounds s'arrête sur ces moments-clé dans la vie où l'on prend son souffle avant une nouvelle offensive. Les moments où l'on décide si un changement de stratégie s'impose ou si on garde le cap.
C'est aussi l'occasion de se rappeler à son bon souvenir en tant qu'individu unique, avec les rêves, les espoirs et les aspirations que l'on nourrissait avant que la vie commence à enchaîner ses crochets et ses uppercuts, voir parfois ses K.O. meurtriers.
Malgré la référence pugilistique du titre, c'est tout en délicatesse que Rodolphe Barry fait évoluer ses personnages dans une Amérique consumériste et obnubilée par sa fuite en avant. Il sont là, au milieu de la foule, du monde, au centre de leur vie :

« Un speaker annonçait des promotions dans les boutiques de la galerie marchande, les bandes sonores saturées lui vrillaient les oreilles. Il faisait chaud. Partout on allait et venait et les yeux de Sam se mirent à papillonner. Il poussa son chariot jusqu'à un banc devant le marchand de donuts. Des ballons multicolores se balançaient entre les ventilateurs qui diffusaient une odeur d'huile. »

Sam décide : « Ça y est, le moment est venu pour de bon ! ». Il prend la route. Il a besoin de temps. Il a besoin d'espace. Il a besoin d'écrire. Une parenthèse entre ce que la vie aura fait de lui et celui qui continue d'exister au fond de ses tripes.

Lorsque Wanda part pour deux semaines dans le Milwakee, son mari se retrouve avec quinze jours de liberté devant lui. Elle va lui manquer. Il devrait trouver un boulot, la demande de prolongation des allocations sera à tous les coups rejetée.
« J'avais du temps devant moi. Quinze jours. Quatorze nuits. Assez pour qu'il se passe quelque chose. Sûr. Il le fallait. »
Son carrefour à lui sera un homme, l'écrivain qu'il rêve de rencontrer depuis dix ans : Cormac McCarthy. Et il partira à sa recherche.

Sterling, ange vagabond, fait du stop sur la Nationale 57. Il part faire les vendanges pour ensuite se mettre au vert et travailler à son roman. Bud, le routier qui va l'embarquer n'est pas n'importe quel transporteur et de cette rencontre les deux sortiront transformés. Le hasard, la route, le partage.
« C'était peut-être la lumière aveuglante, la poussière mauve, mais l'espace d'un instant, j'ai eu l'impression de voir un aspect caché du monde ou simplement de moi-même. Quelque chose que je n'avais jamais voulu connaître. »
Lumineux, poétique, délicat, ce recueil de nouvelles est une pure merveille dont on sort apaisé. Il est traversé de part en part par la certitude qu'il faille parfois « se mettre en veille », partir pour mieux revenir, être fidèle à soi-même pour être fidèle à l'autre. Ne jamais s'oublier.
L'ombre de Cormac McCarthy plane sur l'ensemble des textes, accompagnée par la voix enveloppante de Johnny Cash. En toile de fond...
« … la silhouette d'Henri Fonda au volant d'un camion en panne au bord d'une portion escarpée de la Route 66. Le cambouis qui lui couvrait le visage renforçait la clarté de son regard. »
Superbe !

« Entre les rounds », Rodolphe Barry, Editions Finitude 2016



lundi 18 avril 2016

Chacun cherche un père. Les Fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés




Est-ce que Benjamin Benjamin est un raté ? Ça se discute. Car le narrateur des « Fondamentaux » aurait tendance lui-même à l'affirmer depuis le début du récit. Nous en avons rencontrés, des anti-héros, chez Monsieur Toussaint Louverture, de « Karoo » à « Demande et tu recevras », en passant par l'énorme « Mailman ». 

Mais cette fois-ci c'est un peu différent. Cette fois-ci, en avançant dans la lecture, je me disais de plus en plus, ben oui, ce type c'est moi, c'est mes potes, mes collègues, tous ceux qui ne se sentent pas particulièrement l'âme guerrière et conquérante. Tout ceux qui ont besoin - et qui l'assument – de s’apitoyer sur leur sort quand la vie montre ses crocs et démontre à quel point elle peut être la dernière des garces. 
Non, Benjamin Benjamin est un mec à qui la vie la lui a fait à l'envers et qui, lorsqu'on le rencontre, patauge pour s'en sortir.
Donc, pour abréger, il devient auxiliaire de vie et essaie, tant bien que mal d'appliquer à la lettre ces fameux « fondamentaux » en s'occupant de Trev, dix-neuf ans : « Joli garçon malgré sa vilaine séborrhée et un coupe ''saut du lit'' involontaire. […] Sa maladie le rend noueux, maigre comme un clou, un peu voûté, et le fait se contorsionner dans un fauteuil roulant de compétition. »
Derrière Benjamin, nous l'apprenons grâce à l'alternance des temporalités suivant les chapitres, une vie de famille dans laquelle il occupait le rôle de « papa au foyer ». Devant Benjamin, Elsa, la mère de Trevor, une femme « d 'une sacrée trempe ». Et, bien sûr, Trevor, malade, certes, dépendant, sans doute, mais dont la routine rend chèvre notre Benji.
« T'en as pas marre de faire et refaire les mêmes choses tout le temps ? suis-je tenté de lui dire. Les gaufres, la chaîne météo, le centre commercial et le ciné du jeudi après-midi ? T'as jamais envie de sortir de ton train-train compulsif et de partir comme un winner ? Ou au moins commander autre chose qu'un steak-frites à chaque fois qu'on va au resto ? »
Deux facteurs vont changer le quotidien de nos deux naufragés : d'abord une carte destinée à occuper les vendredis, sur laquelle ils répertorient les curiosités les plus invraisemblables découvertes grâce aux émissions des chaînes Voyage ou National Geographic. On y trouve, pêle-mêle, les « Chiottes à deux culs » dans l'Illinois, le Spam Museum d'Austin, consacré à la mortadelle, le dahu empaillé du Wyoming, le fantôme de Liberace hantant un restaurant de Las Vegas...
Le deuxième facteur, Bob, le père errant, le père de Trev, qui avait pris ses clics et ses claques dès que le diagnostique de son enfant était tombé (myopathie de Duchenne), des années auparavant. Fixé dans l'Utah, il essaie de renouer les liens et de se faire pardonner par son fils. Finalement c'est le fils qui fera le déplacement.
Et c'est ainsi que le récit débouche sur l'un des plus drôles et les plus émouvants voyages en minibus à travers les Etats Unis qu'il m'ait été donné de lire.Le plus cassé des deux n'étant pas celui que l'on pense, le périple sera tour à tour surprenant, hilarant, émouvant, animé par des rencontres impayables, notamment Dot, « Miss Clopinette » :
« Plutôt mignonne, la gamine, à condition de ne pas s'arrêter à son look tape-à-l’œil. Seize, dix-sept ans, je suppose. Si ce n'est pas une fugueuse, elle pourrait tout à fait jouer dans une série télé. »
Peaches, enceinte jusqu'aux dents et son copain, Elton, inventeur d'un système de surveillance plutôt étrange, seront eux aussi de la partie pendant quelques bons kilomètres.
Non, Benjamin Benjamin n'est pas un raté. Et c'est ce qu'il va découvrir en traversant l'Amérique dans un minibus aux côtés d'un ado en fauteuil roulant.

" Dimanche matin, Trev et moi nous risquons courageusement à la cafétéria du motel. Elle ne porte pas de nom, mais nous la baptiserons bientôt "Chez Willard le taré". La salle, étouffée par un tas d'objets hétéroclites allant de mousquets à des peaux d'animaux, est aussi sombre et poussiéreuse qu'une boutique d'antiquaire. La déco ne colle à aucun thème précis: chapeaux de pirate, peignes à moustache, dentelle victorienne se côtoient pêle-mêle. Ici, une photo encadrée de Lana Turner, là, une goélette à trois mâts emprisonnée dans une vieille bouteille. L'endroit pue le pâté industriel et la litière pour chats. Monsieur Willard en personne nous installe dans un box, à côté de la fenêtre. Vêtu d'une chemise en flanelle mitée lui donnant l'air d'un épouvantail, le patron qui, apparemment, fait également office de serveur, nous remet un menu poisseux. Je me sens immédiatement mal à l'aise, j'ai l'impression d'être épié. Je me retourne, et tout s'explique: au-dessus de mon épaule droite, perchée tel un corbeau sur le dossier de la banquette, se dresse une marmotte empaillée qui semble surprise au beau milieu d'un coït anal - travail bâclé d'un amateur ou d'un taxidermiste doté d'un sens de l'humour potache."




"Les Fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés", Jonathan Evison, Traduction Marie-Odile Fortier-Masek, Ed. Monsieur Toussaint Louverture, avril 2016

lundi 21 mars 2016

Bull Mountain, Une magnifique pépite très très noire chez Actes Sud



« Pour la dernière fois, dit Hal. Fais demi-tour, monte dans ta caisse et oublie-moi, ou je te jure, Clayton, que je balance ton cadavre dans le ravin en pâture aux ratons laveurs.
Clayton n'entendit pas vraiment la menace car il essayait de se rappeler quand son frère l'avait appelé par son prénom pour la dernière fois. Ça remontait à l'époque où ils étaient gamins. Il soutint le regard de Halford et n'y vit rien d'autre qu'une rage vaine qui bouillonnait comme les nuages noirs que les vieillards avaient dû voir.
[ … ] Hal était toujours le mec qui pouvait s'asseoir et siffloter tranquillement pendant que ses ennemis étaient en train de brûler vifs attachés à un arbre à cinq mètres de lui. Clayton était presque prêt à croire que son frère pourrait le tuer lui aussi. »

26 chapitres valsés presque sur un pas en avant, l'autre en arrière. Une valse temporelle sombre et poisseuse que les habitants de Bull Mountain commencent pour vous en 1949 sous la houlette d'un narrateur omniscient qui dirige l'orchestre d'une main de maître.

26 chapitres qui, de décennie en décennie, laissent tomber les linceuls qui enveloppent le clan Bourroughs depuis le crime originel qui aura fait d'eux une lignée maudite.

Un seul parmi eux a eu le courage d'essayer de briser les chaînes : Clayton Burroughs, dernier de la lignée. C'était sans compter avec la malédiction irréversible qu'un fratricide impose à la famille qui en est frappée.

Clayton est devenu shérif dans la vallée surplombée par la montagne où ses frères, comme auparavant leur père et leur grand-père, règnent en maîtres tout-puissants. Le trafic d'alcool a seulement été remplacé depuis par celui de cannabis et de méthamphétamines. Les Burroughs et leurs sujets forment une petite armée autogérée. Leur came se déverse sur plusieurs états, leurs partenaires privilégiés se trouvent en Floride. Personne ne touche aux Burroughs, encore moins le frère qui a choisi le camp ennemi.

« Parce que tu crois que je suis venu pour papoter ? J'en ai fini de parler avec toi. La seule raison pour laquelle tu es encore dans cette vallée à jouer au shérif, c'est parce que je le permets. Si tu es encore en vie, c'est parce que je le permets. Tu penses avoir du pouvoir ? Tu penses que tu peux me la faire à l'envers ? T'as pas idée du pétrin dans lequel tu t'es fourré, frérot. »

Naître et grandir dans une pareille famille ne vous laisse pas en sortir indemne. Clayton arrive à maintenir un équilibre assez précaire grâce, entre autres, à Kate, sa femme, une belle femme coriace qui est déterminée à faire suivre une autre route à l'éventuel prochain descendant Burroughs. Comme tous les hommes dans sa famille, Clayton a l'alcool mauvais. Mais il arrive à rompre même ce lien malté et le jour où nous le rencontrons, cela fait un an qu'il préserve son abstinence.

Simon Holly, agent de l'ATF, débarque un jour dans le bureau du shérif pour lui laisser entendre qu'il y aurait une possibilité de faire sortir de la course le dernier frère Burroughs en vie, sans trop de casse. A Clayton de se charger des négociations.

Sur ce premier plan narratif situé en 2015, se greffent des flash-back qui déconstruisent le passé des Burroughs jusqu'à ce que nous, lecteurs, soyons en mesure de le reconstruire pour mieux saisir les enjeux du présent.

Rye, Cooper, Gareth, Halford, Clayton, autant de branches sur un tronc pourri par la racine. La question est : y a-t-il une possibilité de rédemption ? Comment dépasser sa condition lorsqu'elle est marquée par le sceaux du péché originel ?

En lisant ce roman, ces questions tourneront sans cesse dans votre tête parce qu'ici tout a un sens et plus vous avancerez dans la lecture, plus vous comprendrez la profondeur de ce sens.

Bull Mountain est un roman d'une noirceur magistrale. Brian Panowich a très bien fait de se mettre à l'écriture, son talent est indiscutable. On a dû le lui faire savoir d'ailleurs, il est en train de préparer la suite de ce premier opus ! Et ça, c'est une super nouvelle.

« Elle songea plusieurs fois à changer de direction, à partir vers un nouvel endroit. […] Elle maintint le cap vers Bull Mountain. C'était chez elle. »


Bull Mountain, Brian Panowich, Trad. Laure Manceau, Actes Sud 2016
Publié sur le site des Unwalkers



lundi 22 février 2016

Les Autres. Ballade pour Leroy. Willy Vlautin


« Trois jours plus tard, une femme blonde qui travaillait pour une agence immobilière se gara devant chez lui. Elle prit des photos depuis le siège conducteur puis sortit et alla frapper à la porte. Freddie l'invita à rentrer et lui fit faire le tour de la maison. Il lui dit qu'il avait refait la cuisine pour sa mère, fabriqué les placards dans le garage d'un voisin et carrelé et peint la pièce pendant que ses parents étaient partis en croisière. Puis il avait posé les placards, un nouveau plan de travail, et installé une cuisinière et un lave-vaisselle neufs. La femme prit des photos et Freddie l'emmena au salon et dans la salle à manger où il avait lui-même posé les boiseries en sapin et le parquet en chêne. Il lui montra le cellier qu'il avait transformé en bureau pour sa femme. Il y avait posé une fenêtre, des placards et des étagères, et il avait fabriqué un bureau avec le bois entreposé par son grand-père dans le garage.
La femme ouvrit les placards et les armoires, descendit au sous-sol et jeta un coup d’œil à la salle de bains. Une fois la visite terminée, elle se chauffa près du feu. Le prix de l'immobilier avait chuté en l'espace d'une année, expliqua-t-elle, mais elle était sûre de pouvoir vendre la maison. Comme Freddie était incapable de la regarder, elle lui demanda s'il était toujours prêt à la vendre. ''Oui'', se contenta-t-il de répondre. Alors ils s'installèrent à la table de la cuisine et remplirent les documents nécessaires. »

La violence discrète de cette scène est identique à celle que subissent des millions d'individus à travers le monde aujourd'hui. Il s'agit en l'occurrence de Freddie, l'un des personnages principaux du dernier roman de Willy Vlautin, Ballade pour Leroy.
Vous voyez le type qui raconte les multiples vies de sa maison, hypothéquée par deux fois, la vie des parents, la sienne, celle de la famille qu'il a bâtie par la suite entre ses murs. Vous l'entendez parler de la valeur inestimable de tout ce qui a été créé à l'intérieur de cette maison par la force de ses bras, dans le but de faire plaisir au siens. Valeur qui ne fait pas le poids devant la « chute des prix de l'immobilier », mots couverts par le crépitement des flashs de l'appareil photo que l'agent interpose entre lui et l'histoire que lui raconte ce « bien à vendre ».
Freddie n'est pas un marginal. C'est un individu comme vous et moi qui marche sur le fil et que le moindre imprévu peut faire basculer. Son imprévu à lui, des factures médicales. En lisant le bouquin vous comprendrez pourquoi. Il cumule donc deux boulots, vendeur chez Logan's Paint en journée, veilleur de nuit dans un foyer pour handicapés mentaux en suivant.

C'est dans ce foyer que Leroy atterrit après six mois d'Irak et combien d'autres mois de réparations inefficaces sur son corps à jamais cassé. Il avait rejoint la National Guard en pensant pouvoir se rendre utile sur le sol américain, sa brigade a été déployée en Irak. Un moment de lucidité, une nuit, au foyer, un espoir : se tirer, tirer sa révérence. Mais il se rate. Désormais, entre Logan's Paint et le foyer, Freddie trouvera encore le temps pour visiter son ancien patient à l'hôpital du comté.

Ce que Freddie ne saura jamais, tout comme Darla, la mère de Leroy ou Jeanette, sa copine, c'est que Leroy s'était désormais retranché dans un monde dystopique, son cerveau tournant sans discontinuer pour l'aider à échapper aux « hommes libres ». Sous l'effet de la morphine, Leroy est peut-être plus lucide que jamais et ses hallucinations sont incroyablement, horriblement... envisageables.

Il y a une douceur, une tendresse dans la façon dont Willy Vlautin accompagne ses personnages, que j'ai rarement vues ailleurs. On a l'impression de le deviner, lui, sous les traits de la grosse Mora, auprès de qui Freddie vient chercher tous les matins des donuts. « Tu as l'air fatigué » devient plus tard « Je suis désolée de te le dire, mais tu as de plus en plus mauvaise mine. Je me fais beaucoup de souci. » et une trentaine de pages plus loin, lorsque Freddie craque, « Mora contourna le comptoir, s'approcha de lui et le prit dans ses bras. Elle sentait les donuts et le savon parfumé, elle était douce et son corps réchauffa Freddie, qui ferma les yeux... »
Chaque personnage est source d'empathie pour un autre, chacun d'entre eux trouve des ressources au-delà de sa solitude et des misères du quotidien pour tendre une main.

Pauline. Infirmière de nuit de son état elle vit seule (avec un lapin), s'occupe de son père qui a complètement levé le pied, s'autorise de temps à autre une cuite en solitaire et veille sur chacun de ses patients comme s'ils étaient ses propres enfants. Pauline est un ange, comme il y en a plein, des invisibles. Lorsqu'une gamine fugueuse, abusée et paumée arrive dans son service, Pauline veut la sauver.
« Elle s'était toujours battue pour que sa vie professionnelle n'empiète pas sur sa vie privée. Au début, il arrivait parfois que ses patients la hantent. Qu'ils la dévorent et que leurs vies s'entremêlent. Il lui avait fallu des années pour construire un mur autour d'elle, et pourtant il lui arrivait encore de devoir batailler. Mais elle se ressaisissait très vite. Cependant, Jo lui faisait vraiment penser à elle et à ce qu'elle avait éprouvé au même âge. Elle aussi s'était sentie seule, de trop, privée de voix, et bonne à rien. »

A moins que vous viviez sur une autre planète ou que vous soyez parfaitement imperméables au monde qui vous entoure, ce roman vous touchera par la grâce et la dignité avec laquelle il rend justice aux gens qu'on n'entend pas. Rendre justice dans le sens donner des visages, des vies, donner la parole. Freddie, Leroy, Pauline, Jo, Darla, Jeanette, tant et tant de visages perdus dans la nébuleuse d'une société mortifère, tant de visages et de vies qui tiennent debout et qui brillent de leur propre lumière.

A voir aussi l'entretien avec l'auteur sur le site des Nyctalopes :

Ballade pour Leroy, Willy Vlautin, Traduction Hélène Fournier, Ed. Albin Michel 2016

Publié sur le site Unwalkers



lundi 21 décembre 2015

Hobboes, Un avenir si proche


"Banes pénétra dans le parc par la grande entrée  du rond-point de Broadway. Il marcha d'abord jusqu'au Pond, un petit lac où la pêche était autrefois autorisée comme loisir, à condition de remettre à l'eau les poissons ferrés. Il n'y avait plus de prises à faire ici. Ses carpes et ses sandres depuis longtemps dévorés, l'étang n'était plus qu'un marigot souillé par des taches d'huile et des déchets en plastique qui flottaient à sa surface. Sous une première rangée d'arbres, Raphaël avisa deux grandes tentes marquées du symbole de la Croix-Rouge. C'était un poste de consultation médicale et un autre de distribution de colis. Deux files de malheureux serpentaient devant l'entrée. Hésitant à s'avancer, Banes alluma une cigarette. Ce qu'il avait sous les yeux le mettait mal à l'aise. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il assistait à pareille scène. Depuis qu'il avait l'âge de s'intéresser à l'actualité, dans les journaux ou à la télévision, sa mémoire était emplie d'images de centres de secours. Mais, en l'occurence, les malheureux qui faisaient ici la queue pour consulter ou se ravitailler n'étaient pas les victimes d'une guerre lointaine ou d'une catastrophe naturelle survenue à l'autre bout du monde. Ce n'était pas la Mésopotamie du chaos ou l'Asie des typhons, c'était l'Amérique! New York! Le coeur même du rêve américain! Surplombés par les silhouettes hautaines du Rockefeller Center ou du Dakota Building, des milliers de miséreux dûment estampillés citoyens de l'empire US ne pouvaient recourir qu'à la charité pour assurer leur survie." 

 Le roman de Philippe Cavalier résonne encore étrangement en moi, 24 heures après l'avoir fini. Le monde décrit dans cette dystopie, ô combien crédible, hélas, malgré les quelques envolées fantastiques qui pourraient nous faire nous tromper de chemin, est un monde qui paraît aujourd'hui à portée de main.
Le Prologue du roman est pour le moins destabilisant: tous les habitants d'un petit village de la côte canadienne répondent à l'appel silencieux  d'un vagabond venu de nulle part et se jettent à la mer. Tous, à l'exception de quatre parmi eux: trois hommes et une adolescente. Ils seront les élus d'une mission de destruction.

Pendant ce temps, dans un coin de l' Amérique en désordre, Raphaël Banes, professeur de sociologie et de sciences politiques à l'Université de Cornell, perd son poste suite à un coup de sang qui mettra KO l'un de ses collègues. Malgré son inquiétude, Banes ne restera pas longtemps désoeuvré: une très allécheante proposition de collaboration lui sera faite par la Fondation Farnsborough. Inconnue pour le professeur jusqu'à son "entretien d'embauche", la Fondation en question s'avère être "un des instituts de prospective les plus reconnus au monde".
"... il s'agit de recueillir de l'information de première main, de compiler les donnés et d'en tirer les lignes directrices pour l'avenir. Nous intervenons dans toutes les branches: sciences, économie, technologie, sociologie, politique et même... religion! Aucun domaine de la pensée humaine ne nous échappe. Anticiper. Prévoir. Saisir la globalité du présent pour mieux préparer l'avenir. C'est ça notre travail."
Si le profil de Raphaël Banes semble intéresser sincèrement son interlocuteur, un autre profil, surgi, lui, au détour de la conversation, changera la destinée de notre professeur: Milton Millicent, ancien étudiant de Banes, préparant une thèse sur les "Mécanismes du don et de l'échange au sein des sociétés néomarginales contemporaines" et disparu des radars de l'université depuis des mois.
"Si mes souvenirs sont bons, M. Millicent ne s'était pas tenu à cette stricte définition, précisa Raphaël. Il avait vite dérivé sur d'autres thématiques plus fumeuses.
- Lesquelles? voulut savoir Peabody.
Banes se passa nerveusement la main dans les cheveux. Il ne comprenait pas pourquoi la conversation se fixait ainsi sur le plus insignifiant  de ses anciens étudiants. Encouragé par Franklin, il ressembla néanmoins le peu de souvenirs qui lui restaient.
Milton s'était mis à se passionner pour des histoires sans queue ni tête qui se colportent parmi tous ces pauvres gens victimes de la crise... (...) De simples réitérations des mythes de la fin du monde. Des contes de bonne femme opposant des destructeurs et des rédempteurs sur fond d'effondrement du système, justement."
Ce qu'employeur veut, il l'aura: Milton Millicent et ses mythes eschatologiques deviendront ainsi la première mission de Banes au sein de la Fondation Farnsborough , l'ancien étudiant doit être retrouvé coûte que coûte.

Commence alors pour Raphaël Banes une épopée personnelle qui le portera jusqu'au sein de la réfection prédite par Milton Millicent. Vagabond parmi les vagabonds dans une Amérique où les marginaux occupent de plus en plus de territoires en attendant le meneur qui saura les guider, Raphaël apprendra que l'on peut coexister avec les mythes et que ces derniers peuvent nous rattrapper.
Road-trip et roman initiatique à la fois, Hobboes soulève de nombreuses questions: la liberté, l'individualisme, le matérialisme, la transmission du savoir, parmi tant d'autres. En ce qui me concerne, j'ai choisi de m'attarder sur la problématique des masses.
La crise a poussé à la rue des milliers de gens. Central Park, à New York ou le quartier Skid Row à Los Angeles étaient devenus des bidonvilles à l'Américaine. Le chômage, la misère, le froid, la faim ont fini par atteindre des classes sociales qui se croyaient à l'abri de tous ces malheurs. En filigrane, deux mouvements, tendus vers un but identique, faire changer la société, mais dont les moyens diamétralement opposés en font des ennemis mortels: les Sheltas et les Fomoroï.
Qui sera le maître choisi par les masses? Qui portera la force mortelle d'une foule soulevée par les frustrations? Et quel en sera le but?
"D'aucuns chantaient des psaumes chrétiens ou des litanies inventées de toutes pièces. Plusieurs hurlaient des prières ou dansaient sur des airs anciens. Comme les mystiques le font aux Indes, certains perçaient leurs membres de longues aiguilles quand d'autres faisaient contrition, en avançant sur les genoux. Il y avait des évangélistes et des satanistes. Des born again et des athées. Des dérangés et beaucoup d'êtres sans histoire...
Camden Hodge- Okhlos- était parvenu à rassembler ces gens qu'aucun lien n'aurait dû unir. Il leur avait donné une cause, un but. Plus important que tout: il leur avait donné un chef à suivre - lui-même, bien sûr. Un chef qui avait désigné des responsables à leur misère, à leur mal-être. Un chef en la parole duquel il était facile de croire."
Manipuler les masses, appuyer sur les bons leviers, donner une voix unique à tant de frustrations et d'humiliations distinctes, appeler vengeance et se servir de la force d'une foule soulevée pour réaliser son rêve de domination: Hobboes nous livre une leçon magistrale sur ce mécanisme qui a si bien fonctionné par le passé et qui, aujourd'hui encore, fait très bien ses preuves. 

Philippe Cavalier maîtrise sa narration d'une main de maître: la quête de Banes, la lutte entre Sheltas et Fomoroï, le soulèvement des populations dans les grandes villes des Etats Unis, un mounty canadien qui mène son enquête en solitaire pour connaître les raisons du suicide collectif qui ouvre le récit, autant de paliers que le lecteur descendra le souffle coupé jusqu'à l'éclat final.

Sous ses apparences dystopiques, Hobboes nous met face à nos démons, à notre présent et pose des questions sur notre avenir proche. Mais il porte aussi malgré tout une lumière qui traverse tout le récit et qui porte aussi son lecteur: suivez-la!


Hobboes, Philippe CAVALIER, Editions Anne Carrière 2015

dimanche 6 septembre 2015

Notre désir est sans remède. "Frances Farmer will have her revenge on Seattle"


Si la rentrée littéraire avec son nombre hallucinant de titres lâchés au coup de pistolet du 20 août vous a fait tourner la tête et que vous soyez passés à côté de ce roman, il est grand temps d'y remédier.

La vie de Frances Farmer racontée par Mathieu Larnaudie se situe à l'extrême opposée du biopic vulgaire bâti sur des anecdotes sulfureuses et voyeuristes. La finesse de l'analyse, la sobriété de l'écriture, l'encrage dans une solide documentation historique constituent les fondations d'un texte magnifique qui rend justice à cette sublime femme qui a eu le tort de refuser d'être juste un "canon de beauté".
Le roman s'ouvre sur l'image de Samuel Goldwyn, sur ce dieu tout puissant qui régit à l'époque la "naissance des stars". Le self-made man dans toute sa splendeur, celui qui a fait braquer le premier la lumière sur Frances Farmer: "I'll make you a star."
Nous ne tarderons pas à découvrir que le monde de papier glacé et ses habitants n'intéressent pas tant que cela la jeune Frances. On la découvre plus ennuyée qu'autre chose lors d'une fête après tournage, tandis qu'autour d'elle la soirée bat son plein:
"Par moments, elle semblait brusquement se rappeler qu'elle était ici en présence de certains personnages dont la moindre appréciation pouvait revêtir une importance cardinale pour sa carrière, et qu'à leurs côtés il lui fallait faire bonne figure, se montrer à son avantage: elle se raidissait un peu, étirait le cou, mettait sa poitrine en valeur, remontait discrètement une bretelle de sa robe qui pourtant n'avait pas glissé, maîtrisait mieux son rire qui devenait alors plus espiègle et moins éclatant, plus affable et moins sardonique, plus enjôleur et moins massif. Bientôt elle oubliait sa vigilence et ses efforts, se laissait porter par le brouhaha ambiant, la circulation des corps dans la pièce, l'alcool et la chaleur, les conversations qui gagnaient en volume sonore au fur et à mesure que les verres et la chaleur."
Mais pour pouvoir continuer à faire ce qu'elle aime, à savoir jouer, il lui faut tenir un rôle de composition en permanence, être autre chose que Fraces Farmer.
Dans le chapitre suivant, Dieu meurt à Seattle - 1931-1924, (car la construction du roman n'est pas chronologique), on découvre le premier fait d'armes de la jeune Frances. Elle a seize ans lorsqu'elle participe à un concours national d'écriture et présente devant une salle horripilée son texte, Dieu meurt. Elle gagne le concours, la haine de toute la communauté et une photo dans le journal local.
"Elle etouffe une envie de rire: ce qu'écrit une lycéenne de seize ans n'est pas si sérieux ni si important  qu'il mérite de tels emportements. (...) Les élucubrations d'une gamine, Dieu saura bien s'en remettre; et si vraiment il croit bon de prendre ombrage de si peu, c'est qu'alors il est plus chancelant encore que le texte ne le dit."
On la voit devant le public furibard, tenir tête sobrement, sans fléchir, sans bégayer. C'est l'Amérique des années 1930, bigote et épouvantée par les flammes de l'enfer face à une adolescente qui la défie avec brillance. Nous devinons déjà l'actrice et la femme de tête qui se réveille en elle.
Il y a là une phrase qui m'a marquée et qui peut faire office de prémonition: "Si Dieu était mort, penserait Frances en fin de compte, c'était de s'être laissé portraiturer, et s'était d'être un dieu de narration." Or, qu'est-ce une star si ce n'est être un "dieu de narration"? Fantasmées jusque dans leurs vies privées, les célebrités meurent à la fin de chaque rôle qu'elles interprètent. 
En dehors des films, la narration continue grâce aux photographes et aux journalistes: l'une des scènes les plus émouvantes du roman est celle où Frances, arrêtée pour non respect du black-out (l'Amérique a peur de se faire bombarder), conduite en état d'ivresse, et caetera, est photographiée de la manière la plus minable qui soit. Elle ne peut plus se défendre.
"... mais le flic tenait bon, ne relâchait son étreinte à aucun moment, si bien que, dans la confusion de ses contorsions de forcenée, dans la furie de cette bataille inepte, la veste de Frances s'ouvrait, sa chemise se fendait, sa jupe remontait, découvrant le haut de ses bas de nylon et de ses cuisses, et que le photographe n'eut pour saisir la scène qu'à se poster à quelques pieds d'elle, à la mettre en joue, à poser même un genou sur la dalle pour mieux viser, à attendre que l'actrice enragée et le colosse qui l'emportait parviennent à son niveau, et à déclencher."

On l'aura compris, Frances Farmer est une femme libre et entend le rester. Pas de revendication ni de message autre que la vie et le jeu. C'est l'amour du jeu qui la pousse sur les planches de Broadway, c'est l'amour du jeu qui lui fait refuser l'image de pacotille à laquelle elle est sans cesse renvoyée à Hollywood. Qui fera sa mère dire qu'elle ne peut qu'être "mentalement déséquilibrée" et qui lui vaudra cinq années d'hôpital psychiatrique.

Le regard attentif de Mathieu Larnaudie est omniprésent, comme s'il voulait protéger son personnage des affres qui l'accableront. D'ailleurs il est là, jamais très loin, comme la fois où Frances l'adolescente va au cinéma accompagnée par sa mère:
"Abritées chacune sous son parapluie (dans les parages, il pleut à peu près tout le temps), mère et fille viennent prendre leur place dans la file des spectateurs, autrement dit se mêler à nous autres qui, en attendant l'ouverture des portes pour la prochaine séance, tentons comme nous le pouvons de nous protéger de l'averse..."
Grâce à ce regard protecteur, nous nous sentons nous aussi plus proches de cette jeune femme dont le rire rauque raisonnera encore dans nos oreilles même après avoir fini ce roman.
"En d'autres mots - tant que nous en sommes à ce rapide tableau, à ces hypothèses en abrégé - il n'est pas invraisemblable qu'à l'anonymat de l'homme des foules - celui-là même qui combat dans la Meuse et qui trime dans les fabriques, tour à tour chair à canon et chaîne tayloriste - réponde précisément l'avènement de la célebrité absolue. Qu'à l'individu  indifférencié, noyé dans la masse et les cadences répétitives de la standardisation, fasse pendant la distinction suprême, l'élection mystérieuse, l'apparition de la star hollywoodienne."

Notre désir est sans remède, Mathieu Larnaudie, Actes Sud 2015 

 

jeudi 27 août 2015

Les loups à leur porte: un premier roman qui ne doit pas passer inaperçu!

 



Voici un premier roman efficace et intelligent qui se fait déjà remarquer en ce début de rentrée littéraire et dont, je pense, on n'a pas fini d'entendre parler.

On ne sort pas indemne du roman Les loups à leur porte: déjà vous ne pourrez pas le lâcher avant la fin, prévoyez donc une nuit blanche. Ensuite, la palette de sentiments contradictoires que cette lecture vous fera éprouver risque aussi de vous laisser sur le carreau.
Si l'homme est un loup pour l'homme et que le Mal est inhérent à la nature humaine, sous la plume de Jérémy Fel on assiste à la naissance de ce Mal et en le lisant, on contemple, impuissants, son ombre.
" ... Il avait attendu qu'elle retourne dans la maison pour décamper, et, à peine revenu dans sa chambre, il avait ouvert le mémoire de Claire et l'avait parcouru sans trop comprendre ce qu'il lisait, à part qu'elle y parlait d'un homme qui avait tué ses propres parents en incendiant leur maison, puis qu'il avait violé et égorgé plusieurs jeunes femmes avant de disparaître dans la nature.
Il avait par la suite relu des dizaines de fois ce texte qu'il gardait à présent caché dans son armoire, effrayé et fasciné par cette histoire bien plus efficace que toute sa collection de Chair de poule réunie, et qui avait alimenté nombre de ses rêves. "
Les loups à leur porte est un puzzle sombre et néanmoins plein d'empathie. Chaque chapitre porte le nom d'un personnage différent et est concentré autour de celui-ci. L'unité de temps, tout comme celle de lieu volent en éclats et la seule linéarité que la narration permet est l'ombre que les personnages portent en eux où qui plane au-dessus de leur existence. Au fur et à mesure que nous avançons au coeur du roman, nous comprenons les liens qui les unissent, tous. Des Etats-Unis à l'Europe, des années '70 à nos jours, un jeu de piste qui serait maléfique sans la présence de quelques personnages auxquels on s'attache irrémédiablement et pour lesquels on va trembler jusqu'à la fin du récit.

Je n'en dirai pas plus. Sauf que je suis vraiment heureuse d'avoir eu la chance de découvrir ce nouvel auteur auquel je souhaite les plus beaux succès littéraires. 
 Les loups à leur porte, Jérémy Fel, Editions Rivages 2015

dimanche 7 juin 2015

La vie d'un autre, Puissions-Nous Etre Pardonnés




" Puisse ce roman ne jamais finir " j'ai prié au bout de quelques pages. Malheureusement, non seulement le roman a une fin, comme d'habitude, mais les 587 pages défilent à une vitesse absolument détestable. Que voulez-vous? A.M. Homes sait y faire. Elle vous balance un narrateur dont vous ne savez que trop penser, mi-figue mi-raisin, il faut bien vous faire un avis donc vous le suivez, ce fameux narrateur, Harold de son prénom, surtout lorsqu'il vous interpelle:
" Vous voulez la recette du désastre? "
Et voilà, malheureux, vous sautez pieds joints dans un récit qui vous interdira toute autre occupation jusqu'à ce que ce cher Harry vous le permette (à la fin du roman).

La vie de Harold est un peu plate: historien, spécialiste de Nixon, marié à une femme hyper-active, ses recherches font du surplace, ses étudiants se fichent de l'histoire moderne des USA et sa femme est mariée surtout à sa fiche de poste.

Pendant ce temps, le frère cadet de Harold, George, mène une carrière obscènement réussie dans le milieu de la télé. Grand magnat, grande gueule, grande maison, grande famille (femme et deux enfants).
Harold ne sait pas trop ce qu'il en est de sa vie. Pas sûr qu'il se pose la question. Il sait seulement que son frère ne fait pas bon usage de la sienne, de vie, même s'il a tout en grand.
Et puis ça dérape. Un Thanksgiving chez George, deux personnes sur  " les deux ou trois dizaines "  présentes se retrouvent dans la cuisine autour des restes de la dinde, Harold et Jane, la femme de George.
" J'étais debout dans leur cuisine à gratter la carcasse tandis que Jane faisait la vaisselle, des gants bleu clair au mains, les avant-bras plongés dans l'eau mousseuse. J'avais les doigts bien au fond de l'animal, du corps caverneux encore chaud dans lequel était tassé le meilleur de la farce. Je piochais du bout des doigts et portais la farce à ma bouche. Elle m'a regardé - moi et mes lèvres grasses, mes doigts recourbés dans ce qui aurait été le point G de la dinde si elle en avait eu un -, elle a sorti les mains de l'eau et elle s'est approché pour me coller un baiser. Pas amical. Non, un baiser sérieux, humide et lourd de désir. Aussi terrifiant qu'inattendu. "
Il s'en suit une aventure aussi fulgurante que passionnelle, que George arrêtera à l'aide d'une lampe de chevet qui mettra Jane d'abord KO et plus tard hors circuit.
Si les circonstances paraissent loufoques, l'écriture de Homes les rendent hilarantes:
" Qui est cette femme? demande la narrateur.
- Jane, l'épouse de mon frère.
- Avez-vous son permis de conduire ou une autre pièce d'identité?
- Son sac est au rez-de-chaussée.
- Des informations médicales utiles, allergies, pathologies particulières?
- Est-ce que Jane a des problèmes de santé? hurlé-je dans toute la maison.
- Elle s'est pris une lampe sur le crâne, répond mon frère.
- Autre chose?
- Elle prend tout un putain de tas de vitamines, dit George.
- Est-elle enceinte? demande le narrateur.

La question suffit à me faire flageoler. (...)"

Les ressorts humoristiques sont nombreux et nécessaires pour désamorcer nombre de situations qui sinon, seraient lourdes et donneraient une toute autre tournure au roman. Ils tiennent surtout au style narratif de l'auteur, au dialogues courts et frôlant souvent l'absurde.
C'est ainsi que notre narrateur mi-figue mi-raisin se retrouve dans les pompes de son frère: Jane décédée, George isolé, Harold se retrouve avec la tutelle des enfants, Nathaniel et Ashley, 12 et 11 ans, la tutelle de la fortune de son frère, un chien, un chat, une toute autre vie... Quitté par sa femme qui ne manque pas d'apprendre l'adultère, il devient père célibataire face à toutes les responsabilités inhérentes à ce rôle.
Et c'est là que le véritable récit commence: c'est à partir de ces nouvelles données que Harold Silver va découvrir qui il est véritablement.
Ce roman fait partie de ceux qui ont le don de remettre les pendules à l'heure: comment appréhenderait-on la vie si les cartes étaient redistribuées?
Non seulement A. M. Homes nous met devant des questions que l'on aurait peut-être peur d'envisager mais elle le fait tout en dressant un portrait sans concession de la société américaine 2.0. Le couple, la réussite, l'éducation, l'argent, le sexe, les mass-media, tout y passe et on en redemande!

Quant à notre narrateur, son histoire est fantastique! Son humilité et bienveillance aussi. A la fin on aimerait ne pas avoir à le quitter. Mais pour cela il faut d'abord que vous le rencontriez. Big up, Harry!

Traduction Yoann GENTRIC, ACTES SUD 2015

dimanche 26 avril 2015

"Je ne suis pas seulement haineux. J'ai la haine de la haine." Demande et tu recevras




L'Amérique broyeuse de rêves. 
Milo Burke, spectateur de sa vie, "pute" chasseuse de mécènes pour une université new-yorkaise de seconde zone, se retrouve en plein milieu de la tragédie américaine.
Viré pour cause de prise de conscience subite lors d'un échange verbal musclé avec l'une des étudiantes "pourrie gâtée par son père", grand donnateur devant l'éternel - "Ecoute, vieux, sans vouloir être impolie, tu es là pour répondre à mes attentes. Comme dirait mon père: Le client est roi. Et en l'occurence, le client, c'est moi, et la pute, c'est toi. Mais ne va surtout pas croire que je ne te respecte pas en tant que mec; tu fais simplement un job de merde." - il est rappelé par ses supérieurs pour une "demande" particulière.
Pourquoi "Sa Majesté des losers" est-il indispensable à cette demande? Parce qu'il s'agit d'un ancien ami de fac, de beuverie, de défonce, rentier devenu "un capitaliste qui aimait investir dans des placements à haut risque, un philantrope et, accessoirement, une figure mondaine."
La demande de Milo doit aboutir à un gros chèque à l'intention de l'université, signé par la main de son ancien collègue, Purdy. La condition sine qua non pour récupérer son poste.
Le loup? La demande de Purdy, lui-même. Car une demande ne peut aboutir que si la réciproque reçoit une réponse. Le potlach amélioré au goût du jour.
Et la demande du golden boy n'est pas des moindres: installé dans la vie avec la belle Mélinda et attendant un "heureux événement", il voudrait s'assurer que le fruit secret d'un amour ancien, aujourd'hui vétéran d'Irak affublé de prothèses en titane, ne risque pas de provoquer trop de remous dans la vie de papa.
" Ma mission, autant l'appeler comme ça, était décrite succinctement dans une note de Purdy. Il voulait que j'aille porter le fric à son fils, mais surtout que je le sonde, afin de savoir s'il était en train d'ourdir un méga plan macchiavélique ou s'il n'était, comme disait Purdy, qu'un "gamin amoché, paumé et cul-de-jatte (le plus probable)". (...) Voilà ce que Purdy voulait. Telle était sa demande. Faire de moi un maton, celui de son bâtard, mais aussi de ses pensées."



Autant l'intrigue paraît simple, autant le talent incroyable de Lipsyte rend la narration riche et complexe en réussissant à restituer un tableau minutieux du rêve américain maintes fois botoxé, aujourd'hui  moribond et perfusé.

 Le cynisme omni-présent n'est pas dirigé uniquement envers "les autres". Le narrateur lui-même en prend pour son grande et il s'inclut dans le magma puant qu'est devenue la société occidentale. Jusqu'à un certain point. La limite, il la découvrira grâce au périple que cette fameuse demande lui aura imposé.


Encore un sans faute des Editions Monsieur Toussaint Louverture

Demande, et tu recevras, Sam LIPSYTE, avril 2015
Traduction Martine Céleste Desoille