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lundi 18 avril 2016

Chacun cherche un père. Les Fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés




Est-ce que Benjamin Benjamin est un raté ? Ça se discute. Car le narrateur des « Fondamentaux » aurait tendance lui-même à l'affirmer depuis le début du récit. Nous en avons rencontrés, des anti-héros, chez Monsieur Toussaint Louverture, de « Karoo » à « Demande et tu recevras », en passant par l'énorme « Mailman ». 

Mais cette fois-ci c'est un peu différent. Cette fois-ci, en avançant dans la lecture, je me disais de plus en plus, ben oui, ce type c'est moi, c'est mes potes, mes collègues, tous ceux qui ne se sentent pas particulièrement l'âme guerrière et conquérante. Tout ceux qui ont besoin - et qui l'assument – de s’apitoyer sur leur sort quand la vie montre ses crocs et démontre à quel point elle peut être la dernière des garces. 
Non, Benjamin Benjamin est un mec à qui la vie la lui a fait à l'envers et qui, lorsqu'on le rencontre, patauge pour s'en sortir.
Donc, pour abréger, il devient auxiliaire de vie et essaie, tant bien que mal d'appliquer à la lettre ces fameux « fondamentaux » en s'occupant de Trev, dix-neuf ans : « Joli garçon malgré sa vilaine séborrhée et un coupe ''saut du lit'' involontaire. […] Sa maladie le rend noueux, maigre comme un clou, un peu voûté, et le fait se contorsionner dans un fauteuil roulant de compétition. »
Derrière Benjamin, nous l'apprenons grâce à l'alternance des temporalités suivant les chapitres, une vie de famille dans laquelle il occupait le rôle de « papa au foyer ». Devant Benjamin, Elsa, la mère de Trevor, une femme « d 'une sacrée trempe ». Et, bien sûr, Trevor, malade, certes, dépendant, sans doute, mais dont la routine rend chèvre notre Benji.
« T'en as pas marre de faire et refaire les mêmes choses tout le temps ? suis-je tenté de lui dire. Les gaufres, la chaîne météo, le centre commercial et le ciné du jeudi après-midi ? T'as jamais envie de sortir de ton train-train compulsif et de partir comme un winner ? Ou au moins commander autre chose qu'un steak-frites à chaque fois qu'on va au resto ? »
Deux facteurs vont changer le quotidien de nos deux naufragés : d'abord une carte destinée à occuper les vendredis, sur laquelle ils répertorient les curiosités les plus invraisemblables découvertes grâce aux émissions des chaînes Voyage ou National Geographic. On y trouve, pêle-mêle, les « Chiottes à deux culs » dans l'Illinois, le Spam Museum d'Austin, consacré à la mortadelle, le dahu empaillé du Wyoming, le fantôme de Liberace hantant un restaurant de Las Vegas...
Le deuxième facteur, Bob, le père errant, le père de Trev, qui avait pris ses clics et ses claques dès que le diagnostique de son enfant était tombé (myopathie de Duchenne), des années auparavant. Fixé dans l'Utah, il essaie de renouer les liens et de se faire pardonner par son fils. Finalement c'est le fils qui fera le déplacement.
Et c'est ainsi que le récit débouche sur l'un des plus drôles et les plus émouvants voyages en minibus à travers les Etats Unis qu'il m'ait été donné de lire.Le plus cassé des deux n'étant pas celui que l'on pense, le périple sera tour à tour surprenant, hilarant, émouvant, animé par des rencontres impayables, notamment Dot, « Miss Clopinette » :
« Plutôt mignonne, la gamine, à condition de ne pas s'arrêter à son look tape-à-l’œil. Seize, dix-sept ans, je suppose. Si ce n'est pas une fugueuse, elle pourrait tout à fait jouer dans une série télé. »
Peaches, enceinte jusqu'aux dents et son copain, Elton, inventeur d'un système de surveillance plutôt étrange, seront eux aussi de la partie pendant quelques bons kilomètres.
Non, Benjamin Benjamin n'est pas un raté. Et c'est ce qu'il va découvrir en traversant l'Amérique dans un minibus aux côtés d'un ado en fauteuil roulant.

" Dimanche matin, Trev et moi nous risquons courageusement à la cafétéria du motel. Elle ne porte pas de nom, mais nous la baptiserons bientôt "Chez Willard le taré". La salle, étouffée par un tas d'objets hétéroclites allant de mousquets à des peaux d'animaux, est aussi sombre et poussiéreuse qu'une boutique d'antiquaire. La déco ne colle à aucun thème précis: chapeaux de pirate, peignes à moustache, dentelle victorienne se côtoient pêle-mêle. Ici, une photo encadrée de Lana Turner, là, une goélette à trois mâts emprisonnée dans une vieille bouteille. L'endroit pue le pâté industriel et la litière pour chats. Monsieur Willard en personne nous installe dans un box, à côté de la fenêtre. Vêtu d'une chemise en flanelle mitée lui donnant l'air d'un épouvantail, le patron qui, apparemment, fait également office de serveur, nous remet un menu poisseux. Je me sens immédiatement mal à l'aise, j'ai l'impression d'être épié. Je me retourne, et tout s'explique: au-dessus de mon épaule droite, perchée tel un corbeau sur le dossier de la banquette, se dresse une marmotte empaillée qui semble surprise au beau milieu d'un coït anal - travail bâclé d'un amateur ou d'un taxidermiste doté d'un sens de l'humour potache."




"Les Fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés", Jonathan Evison, Traduction Marie-Odile Fortier-Masek, Ed. Monsieur Toussaint Louverture, avril 2016

lundi 7 mars 2016

Magic Time... A quelques kilomètres de Selma... A quelques encablures d'aujourd'hui

"Je sais que certains d'entre vous se demandent aujourd'hui: Combien de temps va-t-il falloir attendre? Je viens vous dire cet après-midi que le moment a beau être difficile, l'heure frustrante, ce ne sera plus long, car la vérité piétinée se relèvera bientôt."






« Pour Carter, c'était un drôle de paradoxe de devoir se faire expliquer son Etat natal par une New-Yorkaise, alors qu'il avait vécu là toute sa vie. Il commençait à prendre conscience de tous les préjugés avec lesquels il avait grandi. Autour de lui, il était admis que personne n'était '' responsable '' des souffrances des Noirs du Mississippi, à part les Noirs eux-mêmes, que la ségrégation faisait partie de l'ordre naturel des choses et qu'il était inutile de tenter d'y remédier »

Librement inspiré de l'affaire du « Mississippi burning », Magic Time revient sur les années de lutte pour les droits civiques aux Etats Unis et le déchaînement de violences sordides que ces combats ont dû affronter.

En juin 2005, Edgar Ray Killen, ancien responsable du Ku Klux Klan était enfin condamné pour avoir commandité l'assassinat de trois militants pour les droits civiques, 41 ans après les faits. James Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner faisaient partie des centaines de jeunes descendus dans le sud des Etats Unis à l'été 1964 pour aider les citoyens Noirs à s'inscrire sur les listes électorales. Portés disparus, leurs corps présentant des marques de lynchage, avaient été retrouvés 44 jours plus tard.

Doug Marlette construit son roman autour de ce drame. En se servant de Carter, le personnage principal, il alterne le temps de la narration entre le présent de la réouverture du procès et le passé des faits.
Carter est journaliste chez New York Examiner. Sa vie a déjà l'air d'être sens dessus dessous au moment où un attentat à l'Institut d'Art Moderne suivi par une visite aussi inattendue qu'éprouvante le mettent KO. Son burn-out l'oblige à rentrer chercher le repos sur les terres natales, à Troy, Mississippi. Sauf que.

« Sally avait laissé le Troy Times à côté du lit. Carter lut ce qui concernait la libération de Lacey Hullender. En première page figurait un portrait de Mitchell Ransom vieux de vingt ans, du temps où il avait condamné Hullender à la réclusion à perpétuité. Il y avait une autre photo : la jeune femme du bureau du procureur qui avait rouvert l'affaire. L'article rappelait une fois de plus que Hullender et un autre membre du Ku Klux Klan, Peyton Posey, avaient été emprisonnés alors que Bohannon avait été relâché faute de preuves. Posey était mort derrière les barreaux. Et quand Hullender avait demandé sa libération anticipée, l'Etat avait déclaré qu'il ne s'y opposerait pas, si la commission d'application des peines rendait un avis favorable. »

Comme dans l'affaire de Mississippi Burning, on parle de la réouverture d'un procès qui, pour des raisons inexpliquées, n'avait pas poussé jusqu'au bout les recherches et les condamnations de tous les coupables. Carter en est partie prenante pour deux raisons : fils du juge qui avait instruit ledit procès et victime collatérale de l'incendie criminel de l'église qui avait vu périr quatre activistes.

Magic Time est un écrit de la résilience. Carter commence par prendre conscience de l'absurdité et de la violence du milieu dont il est issu – blanc, bourgeois, sudiste – en commençant à fréquenter le Magic Time, Quartier Général des activistes militant pour les droits civiques.
Des prémices de rébellion commencent à pointer chez lui lorsqu'il décide d'abandonner les études de droit auxquelles il était destiné par sa lignée, pour se consacrer au journalisme. Magic Time acheva de lui ouvrir les yeux. Grâce à l'amitié d'Elijah Knight, figure quasi- messianique, activiste coriace et l'amour de Sarah Solomon, jeune New-Yorkaise venue dans le Sud pour mettre sa pierre à l'édifice de l'été de la liberté, Carter Ransom réalisa son passage à l'âge adulte en transgressant le déterminisme de classe auquel il aurait pu céder.

Résilience encore lorsque 25 ans plus tard il doit revivre le traumatisme de l'été 1965 pour, cette fois-ci, pouvoir le dépasser.
« Carter pensa à Sarah, à toutes ces jeunes femmes et ces jeunes gens courageux et lumineux qui étaient venus chez lui, dans le Sud, un siècle après ce conflit meurtrier,[ la Guerre de Sécession ] et qui s'étaient offerts en sacrifice pour une vérité qu'ils estimaient plus importante que leur vie. Des gens qui l'avaient transformé. »

Doug Marlette n'est, malheureusement, plus des nôtres. D'ailleurs Pat Conroy, l'un de ses meilleurs amis, vient de le rejoindre.
Magic Time est son premier roman traduit en France.

Magic Time, Doug Marlette, Editions du Cherche Midi 2016, Traduction Karine Lalechère



Publié sur la page des Unwalkers.




samedi 27 février 2016

Fire. City on Fire.



     " dring

dring
bonjour vous êtes aux états unis d'amérikkke. situation chaotique mêlée aux tensions raciales lors d'une session au congrès. plus d'informations à onze heures un cambriolage à main armé en participant à une marche organisée par un groupe extrémiste qui n'aime pas la politique menée dit le bureau des relations publiques du président a voté une loi sur la fiscalité va augmenter. si vous ne payez pas les salaires ont encore baissé à cause de la guerre dans des pays étrangers et nous devons empêcher ces actes de haine pour ce bulletin d'information spécial qui vous emmène direct sur la scène du crime. La police signale l'inculpé de viol, meurtre, vagabondage et marche en dehors des clous. ... »


Bon, d'accord, j'ai mordu. Ou alors la curiosité a tué le chat. Je ne pouvais pas ne pas zieuter ce roman dont tout le monde parle, parce que le plus cher, parce que droits déjà vendus au ciné, parce que chef d’œuvre, parce que New York et années '70. Bref.

Garth Risk Halleberg est indéniablement un type qui a du talent. Plus qu'un « chef d’œuvre » (je suis allergique à cette expression employée à toutes les sauces), j'appellerais son roman un tour de force. Il fait rentrer dans une durée de temps limitée (moins d'un an) et sur un terrain de jeu circonscris géographiquement (New-York), une myriade de personnages, pour beaucoup antagonistes, reliés entre eux par les multiples sous-intrigues que le narrateur tisse le long de ce roman fleuve.
Depuis le Long Island jusqu'à l' Upper East Side en passant par le Village et sa faune pré-géntrification, City on Fire pourrait presque faire office d'essai d'anthropologie « Chez les New-Yorkais des 70s ».

Les sept chapitres sont séparés par des « interludes » - une lettre manuscrite, un article tapuscrit, les extraits d'un fanzine – une main tendue vers le lecteur pour que celui-ci puisse être complètement immergé dans la vie des personnages. Malheureusement cela n'a pas toujours fonctionné pour moi.
Autant j'ai aimé Samantha et ses contradictions, sa sensibilité et son intelligence, et j'ai été donc heureuse de retrouver son fanzine au milieu du roman, autant je me suis lassée vite durant d'autres « irruptions de réel » dans le fil narratif.

City on fire m'a donné l'impression d'un monstre insatiable qui se fiche de ce qu'il avale tant qu'il a de quoi se mettre sous la dent. La scène punk, les révolutionnaires, les graffeurs, les squatteurs. Les artisans, les flics, les journalistes, les artistes. Les hommes d'affaires, les parvenus, les ambitieux. Les homosexuels, les femmes délaissées, les familles éclatées. Des intérêts financiers, amoureux, illégaux, altruistes. La came, la solitude, les dépendances, la musiques, la peinture, la photo.
Le passé, le présent, l'avenir.
Tantôt original et somptueux, tantôt drapé dans des airs de soap-opera, le résultat a été pour moi plutôt mitigé. Je l'ai trouvé assez inégal et pas toujours cohérent. Il ferait, certes, une super série TV. Mais le potentiel d'adaptation par Netflix, ce n'est pas ce qui m'intéresse dans un roman. Un peu déçue, donc, il y avait matière à faire beaucoup mieux, en laissant peut-être l'ambition en veilleuse.

«  Q : Votre œuvre semble vouloir rompre qualitativement avec les tendances minimalistes actuellement en vogue chez les jeunes écrivains. Certains pourraient même la qualifier de désuète.

R: Eh bien, nous avons vécu, les hommes de ma génération, dans une époque d'incertitude. L'ensemble des institutions auxquelles nous avons cru, depuis l’Église jusqu'aux marchés et au système politique américain, semblait traverser une crise. Et donc nous avons considéré avec un scepticisme profond la capacité de toute institution , y compris celle du roman, à nous montrer la vérité.

Q: Mais vous semblez presque en accord avec l'opposition, monsieur Goodman.

R: Disons que je considère que c'est ma mission. Etre en empathie. Mais j'ai toujours pensé, peut-être de façon perverse , que lorsqu'on veut faire correspondre théorie et expérience, et que cela ne fonctionne pas, il faut s'en prendre plutôt à la théorie. Il y a la critique de ce qui sous-tend ces institutions – justice, démocratie, amour – et il y a le fait que nul ne peut vivre sans elles. Et je cherche donc à explorer une nouvelle fois cette vieille idée que le roman peut, vous savez, nous enseigner quelque chose. Sur tout. »


City on Fire, Garth Risk Hallberg, Editions Plon 2016, Traduction Elisabeth Peellaert

Publié sur le site Unwalkers

lundi 22 février 2016

Les Autres. Ballade pour Leroy. Willy Vlautin


« Trois jours plus tard, une femme blonde qui travaillait pour une agence immobilière se gara devant chez lui. Elle prit des photos depuis le siège conducteur puis sortit et alla frapper à la porte. Freddie l'invita à rentrer et lui fit faire le tour de la maison. Il lui dit qu'il avait refait la cuisine pour sa mère, fabriqué les placards dans le garage d'un voisin et carrelé et peint la pièce pendant que ses parents étaient partis en croisière. Puis il avait posé les placards, un nouveau plan de travail, et installé une cuisinière et un lave-vaisselle neufs. La femme prit des photos et Freddie l'emmena au salon et dans la salle à manger où il avait lui-même posé les boiseries en sapin et le parquet en chêne. Il lui montra le cellier qu'il avait transformé en bureau pour sa femme. Il y avait posé une fenêtre, des placards et des étagères, et il avait fabriqué un bureau avec le bois entreposé par son grand-père dans le garage.
La femme ouvrit les placards et les armoires, descendit au sous-sol et jeta un coup d’œil à la salle de bains. Une fois la visite terminée, elle se chauffa près du feu. Le prix de l'immobilier avait chuté en l'espace d'une année, expliqua-t-elle, mais elle était sûre de pouvoir vendre la maison. Comme Freddie était incapable de la regarder, elle lui demanda s'il était toujours prêt à la vendre. ''Oui'', se contenta-t-il de répondre. Alors ils s'installèrent à la table de la cuisine et remplirent les documents nécessaires. »

La violence discrète de cette scène est identique à celle que subissent des millions d'individus à travers le monde aujourd'hui. Il s'agit en l'occurrence de Freddie, l'un des personnages principaux du dernier roman de Willy Vlautin, Ballade pour Leroy.
Vous voyez le type qui raconte les multiples vies de sa maison, hypothéquée par deux fois, la vie des parents, la sienne, celle de la famille qu'il a bâtie par la suite entre ses murs. Vous l'entendez parler de la valeur inestimable de tout ce qui a été créé à l'intérieur de cette maison par la force de ses bras, dans le but de faire plaisir au siens. Valeur qui ne fait pas le poids devant la « chute des prix de l'immobilier », mots couverts par le crépitement des flashs de l'appareil photo que l'agent interpose entre lui et l'histoire que lui raconte ce « bien à vendre ».
Freddie n'est pas un marginal. C'est un individu comme vous et moi qui marche sur le fil et que le moindre imprévu peut faire basculer. Son imprévu à lui, des factures médicales. En lisant le bouquin vous comprendrez pourquoi. Il cumule donc deux boulots, vendeur chez Logan's Paint en journée, veilleur de nuit dans un foyer pour handicapés mentaux en suivant.

C'est dans ce foyer que Leroy atterrit après six mois d'Irak et combien d'autres mois de réparations inefficaces sur son corps à jamais cassé. Il avait rejoint la National Guard en pensant pouvoir se rendre utile sur le sol américain, sa brigade a été déployée en Irak. Un moment de lucidité, une nuit, au foyer, un espoir : se tirer, tirer sa révérence. Mais il se rate. Désormais, entre Logan's Paint et le foyer, Freddie trouvera encore le temps pour visiter son ancien patient à l'hôpital du comté.

Ce que Freddie ne saura jamais, tout comme Darla, la mère de Leroy ou Jeanette, sa copine, c'est que Leroy s'était désormais retranché dans un monde dystopique, son cerveau tournant sans discontinuer pour l'aider à échapper aux « hommes libres ». Sous l'effet de la morphine, Leroy est peut-être plus lucide que jamais et ses hallucinations sont incroyablement, horriblement... envisageables.

Il y a une douceur, une tendresse dans la façon dont Willy Vlautin accompagne ses personnages, que j'ai rarement vues ailleurs. On a l'impression de le deviner, lui, sous les traits de la grosse Mora, auprès de qui Freddie vient chercher tous les matins des donuts. « Tu as l'air fatigué » devient plus tard « Je suis désolée de te le dire, mais tu as de plus en plus mauvaise mine. Je me fais beaucoup de souci. » et une trentaine de pages plus loin, lorsque Freddie craque, « Mora contourna le comptoir, s'approcha de lui et le prit dans ses bras. Elle sentait les donuts et le savon parfumé, elle était douce et son corps réchauffa Freddie, qui ferma les yeux... »
Chaque personnage est source d'empathie pour un autre, chacun d'entre eux trouve des ressources au-delà de sa solitude et des misères du quotidien pour tendre une main.

Pauline. Infirmière de nuit de son état elle vit seule (avec un lapin), s'occupe de son père qui a complètement levé le pied, s'autorise de temps à autre une cuite en solitaire et veille sur chacun de ses patients comme s'ils étaient ses propres enfants. Pauline est un ange, comme il y en a plein, des invisibles. Lorsqu'une gamine fugueuse, abusée et paumée arrive dans son service, Pauline veut la sauver.
« Elle s'était toujours battue pour que sa vie professionnelle n'empiète pas sur sa vie privée. Au début, il arrivait parfois que ses patients la hantent. Qu'ils la dévorent et que leurs vies s'entremêlent. Il lui avait fallu des années pour construire un mur autour d'elle, et pourtant il lui arrivait encore de devoir batailler. Mais elle se ressaisissait très vite. Cependant, Jo lui faisait vraiment penser à elle et à ce qu'elle avait éprouvé au même âge. Elle aussi s'était sentie seule, de trop, privée de voix, et bonne à rien. »

A moins que vous viviez sur une autre planète ou que vous soyez parfaitement imperméables au monde qui vous entoure, ce roman vous touchera par la grâce et la dignité avec laquelle il rend justice aux gens qu'on n'entend pas. Rendre justice dans le sens donner des visages, des vies, donner la parole. Freddie, Leroy, Pauline, Jo, Darla, Jeanette, tant et tant de visages perdus dans la nébuleuse d'une société mortifère, tant de visages et de vies qui tiennent debout et qui brillent de leur propre lumière.

A voir aussi l'entretien avec l'auteur sur le site des Nyctalopes :

Ballade pour Leroy, Willy Vlautin, Traduction Hélène Fournier, Ed. Albin Michel 2016

Publié sur le site Unwalkers



dimanche 7 février 2016

Nous croirons en leur crise quand les riches se suiciderons en masse. Dans le désordre, Marion Brunet, Exprim' Sarbacane



"Elle les regarde tous un par un. Ils ne se connaissent pas depuis si longtemps et pourtant ils s'aiment, ça ne fait aucun doute. Ils se sont choisis. Son coeur à elle est grand ouvert comme un passage sans porte. Le leur aussi. Il ne s'agit pas seulement de Basile et des papillons qu'il fait grésiller dans son ventre. Non; elle les aime, tous. Elle sait qu'ils sont son futur, son présent précieux, ses compagnons du jour le jour, surtout la nuit.
Leurs mots recouvrent et déroulent en même temps l'ampleur que prend ce lien. Ils parlent, parlent, parlent, ne font que ça, et chacun espère trouver dans l'oreille de l'autre la voix qui chante avec la sienne. Ils font une putain de symphonie."

 Beaucoup de choses peuvent arriver lors d'une manifestation: les flics, les slogans, les lacrymogènes, bien sûr, mais surtout des rencontres, comme des évidences. 

C'est ce qui réunit nos sept personnages: l'évidence et une offensive plutôt costaude des CRS pendant la manif' à la quelle ils participent tous. Jeanne, Alison, Lucie, Jules, Basile, Tonio et Marc, une drôle de meute, assez bigarrée, assez révoltée, des atomes suffisament crochus pour rassembler leurs amours et leurs colères sous un seul toit, celui d'un squat.

Cruellement actuel, Dans le désordre, rappelle à l'ordre tous les blasés et tous les cyniques: il y a des tas de jeunes, là, dehors, qui attendent autre chose de la vie que de consommer bêtement et de suivre un pseudo-ordre préétabli. Ce sont ceux qui luttent à Notre Dame des Landes, à Sivens, ceux qui s'opposent aux éclats de haine et d'ignorance, ceux qui ont compris qu'à vouloir trop amasser on en perd jusqu'à notre âme.
Nul ne pourra accuser Marion Brunet de prosélytisme: ses personnages ont des valeurs communes mais aussi des divérgences. Chacun d'entre eux est une personnalité à part entière avec des opinions propres et une histoire personnelle différente. Leur force réside dans leur capacité à débattre, à s'écouter, à se soutenir.
Leur histoire commune permettra à chacun de grandir et de s'agrandir. Le lecteur en profitera aussi au passage.

J'aimerais vous dire tout ce que n'est pas ce roman: il n'est pas niais, il n'est pas naïf, il n'est pas caricatural.
En revanche il y a ses mots bien ancrés dans le réel, il y a ces jeunes touchants de vie, d'espoir et de révolte, il y a une histoire d'amour qui vous émeut aux larmes.
"Je hais infiniment
Parce que j'aime sans réserve 
En elle, une joie sublime éclate au point de la faire trembler.
Je suis chez moi. Je suis chez moi." 
Dans le désordre, Marion Brunet, Editions Sarbacane 2016

Des vélos, des tentacules et des ancres, Tout plutôt qu'être moi, La Belle Colère


La Belle Colère est une maison d'édition pas comme les autres : sa thématique, l'adolescence, est traitée à travers le prisme d'histoires, toutes différentes et à la fois toutes universelles. Le monde de l'adolescence, traversé de part en part par des orages émotionnels qu'aucune vie adulte ne saurait contenir, nous montre une nouvelle facette à chaque publication de l' éditeur.


« Tout plutôt qu'être moi », It's a kind of a funny story en version originale (big up au traducteur pour le grand écart génialissime d'une ironie à l'autre) est une histoire à part. C'est pour cette raison que j'ai choisi d'écrire une vrai introduction à la chronique et de faire une infidélité à la traditionnelle citation qui ouvre mes billets d'habitude.
Nous l'apprenons en quatrième de couverture : jeune prodige, Ned Vizzini commence à publier des articles dans la presse new-yorkaise dès ses 15 ans. Il est doué, très, mais également dépressif. A 32 ans il se jette du haut d'un immeuble à Brooklyn.
Il est par conséquent assez étrange de lire ce roman, dont la première partie décrit avec minutie les sinuosités de la dépression du jeune narrateur.

« Ils sont allongés, non pas l'un sur l'autre mais l'un à côté de l'autre, et flottent dans l'espace. Leur bras et leurs jambes ne sont qu'à l'état d'ébauche car ce qui compte, ce sont les cerveaux – pleins et complètement achevés, avec un enchevêtrement de ponts, d'intersections, de places, de rond-points et de parcs. C'est la carte la plus élaborée que j'aie jamais dessinée : des voies publiques quadrillées, des contre-allées, des impasses, des tunnels, des péages. La feuille est au format A2, ce qui m'a donné la possibilité d'imaginer des villes immenses. Les corps sont petits et secondaires ; le plus important dans ce dessin, ce qui attire l’œil immédiatement – car je commence à comprendre que l'art fonctionne de cette façon – est un pont qui semble s'élancer vers le ciel et qui relie les deux têtes, un pont plus long que le Verrazano, avec des rampes qui s'entrelacent tels des rubans. »

Lorsqu'on fait la rencontre de Craig, le narrateur, il est chez son ami, Aaron, avec Nia et Ronny. Un joint tourne et la télé diffuse un documentaire animalier. Un après-midi normal, entre potes. Sauf que. La voix de Craig, qui nous guide, nous fait comprendre rapidement que les apparences sont trompeuses. Le premier chapitre s'ouvre sur « Quand te prend l'envie de te suicider, parler devient presque impossible. Rien à voir avec un quelconque problème mental – c'est physique, comme si tu étais incapable d'ouvrir la bouche. Les mots ont du mal à sortir ; on dirait des morceaux de glace pilée crachés par un distributeur. Et c'est plus fort que tout. »

Craig. 15 ans, une vie banale, une famille idem. Rien qui dépasse. Il vit avec ses parents et sa petite sœur à Brooklyn. Enfant, il aimait dessiner des cartes de villes imaginaires. Rien qui dépasse, je vous dis.
La première partie du roman est celle que j'ai trouvée la plus touchante. Ce gamin, dont le mal être crève les yeux, nous raconte non seulement comment « tout ça » a commencé, mais il décrit aussi ce qu'il ressent, ce qu'il pense, comment il le pense. Pour les non-initiés, « la dépression pour les nuls ». Et oui, ça secoue, d'abord parce qu'il s'agit d'un minot, ensuite parce que nous connaissons le fin mot de l'histoire, la vraie.
En ce qui concerne Craig, tout a commencé avec son admission dans une grande prépa' new yorkaise, de celles qui forment les « dirigeants de demain ». Il l'avait préparée, son admission, il avait bossé, il s'est acharné, il la voulait, cette école.
Le jour où il apprend qu'il est admis, c'est le plus heureux jour de sa vie. Il le partage avec Aaron et il culmine sur le pont de Brooklyn. Mais après, les vélos se mettent à tourner : tous les « si », tous les « pas assez », tous les « j'y arriverai pas ». Pas d'instant de tranquillité sans que ça tourne, ça tourne, ça tourne. Les tentacules l'étouffent : tous les devoirs, les bouquins, les comptes-rendus, les activités parascolaires, tous les « il faut », tous les « je dois ». Nous parlons d'un gamin de 15 ans. Ca le fait vomir dès qu'il mange. Ca lui fait chercher la tranquillité dans des salles de bains sans lumière . Ca le fait se sentir seul au milieu d'une foule.
Pourtant il est entouré, maladroitement, certes (rien ni personne ne prépare les parents à l'éventualité d'une dépression carabinée chez leur progéniture). Il voit des psys, il entame un traitement. Qu'il décide d'arrêter dès qu'il a l'impression que les vélos sont à l'arrêt.

Dans la deuxième partie du roman on découvre le « vrai » Craig, celui qui sommeille derrière le brouillard de la dépression. Il ne coupera pas au service psychiatrique de l'hôpital de Brooklyn. Il y va tout seul, comme un grand, notre Craig, suite à une discussion hallucinante avec SOS Suicide, de nuit, toute sa petite famille endormie à quelques mètres de lui.
Je vous laisserai découvrir comment Craig finit par intégrer le « Nord Six »,  après son passage aux urgences où il débarque à cinq heures trente du matin. Ce gamin a du cran !
Cette deuxième partie, plus enjouée, (qui n'est pas sans rappeler parfois Dieu me déteste de Hollis Seamon, une autre merveilleuse trouvaille de La Belle Colère) remet Craig au centre de sa vie.
Dans le « pavillon des fous » il n'a pas d'autres choix que de connaître les autres pensionnaires et les vies qu'ils abritent, de mettre sa propre existence en perspective, d'éprouver de nouveaux sentiments. Les dialogues sont drôles, touchants, parfois absurdes. Ils désamorcent souvent les situations dramatiques et rendent intelligibles les problèmes psychiques même pour le lecteur sceptique ou frileux.

Il y a tout dans Tout plutôt qu'être moi : de la souffrance, certes, mais surtout beaucoup d'amour, de l'humour, de la tendresse. Même si le sujet paraît lourd, le roman ne l'est pas : il arrive à parler de la dépression adolescente (et pas que) sans pathos et sans recours à la fatalité.


Je conseille Tout plutôt qu'être moi aux ados, aux adultes, aux parents. Je le conseille à tout le monde. C'est une brillante leçon de vie. Merci, La Belle Colère !

Tout plutôt qu'être moi, Ned Vizzini, Traduit par Fanny Ladd et Christel Gaillard-Paris, Editions La Belle Colère 2016

dimanche 17 janvier 2016

No one here gets out alive, La Maison dans Laquelle




« Je dépoussiérai une surface ronde un tout petit peu au-dessus de mes yeux, et de là, je descendis vers le nez, pour que mon double se montre enfin : il n'avait pas mûri le moins du monde. C'était la même tronche adolescente avec laquelle, selon toute probabilité, on m'enterrerait. Je me nettoyai un peu plus pour caser mes oreilles que j'avais libérées de derrière mes cheveux. Mon double se transforma en Mickey Mouse. Un Mickey Mouse sinistre. Et soudain, je compris avec horreur que j'avais vieilli. Dans le miroir, j'étais le même que cinq ans auparavant, mais à l'intérieur, il manquait quelque chose. Et étrangement ça se voyait. Mon effronterie habituelle avait disparu. A bien y réfléchir, en effet, cela faisait une éternité que je n'avais pas manigancé quelque chose, que je n'avais pas fait tourner les gens en bourrique. Et il y avait des siècles que l'on avait pas essayé de ma casser la figure à cause de ça.
- Hé hé, lançai-je à mon double, alors comme ça, tu deviens adulte ? Sors-toi cette idée de la tête, sinon on ne va pas être copain. »

Bon. La Maison dans laquelle est un sacré bouquin. Je défie quiconque de me trouver quelque chose d'équivalent, un livre qui s’immisce en vous avec une telle force, un roman dont les personnages vous accompagnent du matin au soir, même pendant les heures où le bouquin est fermé , éteint, en veille.
Rien à voir, mais jusqu'à présent le seul personnage de roman dont le sort m'inquiétait à toute heure de la journée, quelle que fut mon occupation du moment, et ce jusqu'à ce que son histoire soit finie, a été Raskolnikov. J'ai lu Crime et Châtiment à l'adolescence et l'histoire de ce pauvre bougre m'obsédait en permanence, en soirée, à jeun, dès que le bouquin était fermé ou loin de moi. Allez savoir pourquoi. Mais je ne l'ai jamais oublié, la preuve, vingt ans plus tard je peux sortir son nom de mon chapeau même en dormant. Et là...
« “Hé toi là !” Une femme en tablier, l'air revêche, interpella Fumeur. “Il est interdit de fumer dans le réfectoire. Donne-moi ton nom. Je vais informer la direction de ton comportement.”
Fumeur fit volte-face. La vieille femme tenait entre les doigts le minuscule mégot qu'avait laissé Sphinx. Fumeur fixait l'objet du délit. C'est pas vrai?! Elle a fait exprès d'attendre que je m'éloigne pour pouvoir le crier dans toute la Maison ? Il eut l'impression que son crâne venait d'être pris dans un étau.
Ton nom ! Insista la bouche étroite comme une fente.

Raskolnikov !...”, lui cria le Fumeur. »


Voilà... il y a parfois des télescopages qui vous laissent muet. Tout ça pour dire que j'ai volontairement prolongé, prolongé, prolongé la lecture de La Maison dans Laquelle… je ne voulais pas en sortir. Ce qui tombe bien, les habitants de la Maison non plus, ne veulent pas la quitter. Nous avons donc résisté ensemble.

Et maintenant, le point nevralgique : La Maison.
Une inscription sur son mur vous accueille ainsi : « Salut à vous les avortons, las prématurés et les attardés. Salut les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n'ont pas réussi à s'envoler ! Salut à vous, « Enfants-chiendent » ! »
C'est elle, la Maison : celle qui accueille éclopés, manchots, aveugles, inadaptés ou présumés comme tels, tous mineurs, tous différents. En son sein des groupes, des bandes, avec chacune un chef à leur tête. Un microcosme autonome, régi par des lois tacites et dont l'organisation, sous couvert d'anarchie, est réglée comme du papier à musique. Mais pour la comprendre il faut en être.

Et c'est là la puissance de ce roman : il vous plonge de façon impitoyable dans vos propres souvenirs d'ado, aux moments où vous vous sentiez incompris par tout le monde et que vous pensiez détenir les Vérités absolues de tout ce qui vous entourait. Le moment où chaque émotion avait la force d'une éruption volcanique et que la Vie, la Mort, étaient infiniment moins importantes que l'amitié, la haine, l'amour, la bande... (complétez la liste à votre guise, la musique, la nuit, le samedi soir, un bouquin corné de partout...)

On dirait que chaque garçon sort des pages du roman pour vous raconter Sa version des faits, tellement ils sont palpables, présents, vrais, et c’en est moins étonnant lorsqu'on apprend que Mariam Petrosyan (qui, ceci dit en passant, n'avait aucunement l'intention de faire publier son manuscrit au départ) avait d'abord dessiné des personnages avant de commencer à écrire leur histoire. Est-il important de vous dire que Fumeur passe son temps à croquer ses copains ?

« Mes amis ! Le temps est notre principal ennemi, c'est un adversaire impitoyable. Les années s'envolent, emportant leur dû. Les vieux se tassent, les enfants poussent. Les dragonnets abandonnent la coquille maternelle et braquent des yeux brumeux vers les cieux ! Des Log simples d'esprit se marient, sans songer aux conséquences ! De gentils garçons se transforment en de jeunes hommes grognons et rancuniers, enclin à la délation ! Nos propres reflets crachent sur nos cheveux grisonnants. »

Avec Monsieur Toussaint Louverture nous nous sommes déjà habitués à découvrir une nouvelle pépite à chaque publication, mais avec ce roman il prouve que ses choix éditoriaux sont vraiment au-dessus de la mêlée. C'est un livre qui ne se raconte pas, il se lit et ensuite il fera son travail, en vous... En ce qui me concerne, « La Maison dans laquelle » est sa meilleure trouvaille, un roman que je vais certainement relire encore et encore...

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, Traduction Raphaëlle Pache, Monsieur Toussaint Louverture, Mars 2016


lundi 21 décembre 2015

Hobboes, Un avenir si proche


"Banes pénétra dans le parc par la grande entrée  du rond-point de Broadway. Il marcha d'abord jusqu'au Pond, un petit lac où la pêche était autrefois autorisée comme loisir, à condition de remettre à l'eau les poissons ferrés. Il n'y avait plus de prises à faire ici. Ses carpes et ses sandres depuis longtemps dévorés, l'étang n'était plus qu'un marigot souillé par des taches d'huile et des déchets en plastique qui flottaient à sa surface. Sous une première rangée d'arbres, Raphaël avisa deux grandes tentes marquées du symbole de la Croix-Rouge. C'était un poste de consultation médicale et un autre de distribution de colis. Deux files de malheureux serpentaient devant l'entrée. Hésitant à s'avancer, Banes alluma une cigarette. Ce qu'il avait sous les yeux le mettait mal à l'aise. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il assistait à pareille scène. Depuis qu'il avait l'âge de s'intéresser à l'actualité, dans les journaux ou à la télévision, sa mémoire était emplie d'images de centres de secours. Mais, en l'occurence, les malheureux qui faisaient ici la queue pour consulter ou se ravitailler n'étaient pas les victimes d'une guerre lointaine ou d'une catastrophe naturelle survenue à l'autre bout du monde. Ce n'était pas la Mésopotamie du chaos ou l'Asie des typhons, c'était l'Amérique! New York! Le coeur même du rêve américain! Surplombés par les silhouettes hautaines du Rockefeller Center ou du Dakota Building, des milliers de miséreux dûment estampillés citoyens de l'empire US ne pouvaient recourir qu'à la charité pour assurer leur survie." 

 Le roman de Philippe Cavalier résonne encore étrangement en moi, 24 heures après l'avoir fini. Le monde décrit dans cette dystopie, ô combien crédible, hélas, malgré les quelques envolées fantastiques qui pourraient nous faire nous tromper de chemin, est un monde qui paraît aujourd'hui à portée de main.
Le Prologue du roman est pour le moins destabilisant: tous les habitants d'un petit village de la côte canadienne répondent à l'appel silencieux  d'un vagabond venu de nulle part et se jettent à la mer. Tous, à l'exception de quatre parmi eux: trois hommes et une adolescente. Ils seront les élus d'une mission de destruction.

Pendant ce temps, dans un coin de l' Amérique en désordre, Raphaël Banes, professeur de sociologie et de sciences politiques à l'Université de Cornell, perd son poste suite à un coup de sang qui mettra KO l'un de ses collègues. Malgré son inquiétude, Banes ne restera pas longtemps désoeuvré: une très allécheante proposition de collaboration lui sera faite par la Fondation Farnsborough. Inconnue pour le professeur jusqu'à son "entretien d'embauche", la Fondation en question s'avère être "un des instituts de prospective les plus reconnus au monde".
"... il s'agit de recueillir de l'information de première main, de compiler les donnés et d'en tirer les lignes directrices pour l'avenir. Nous intervenons dans toutes les branches: sciences, économie, technologie, sociologie, politique et même... religion! Aucun domaine de la pensée humaine ne nous échappe. Anticiper. Prévoir. Saisir la globalité du présent pour mieux préparer l'avenir. C'est ça notre travail."
Si le profil de Raphaël Banes semble intéresser sincèrement son interlocuteur, un autre profil, surgi, lui, au détour de la conversation, changera la destinée de notre professeur: Milton Millicent, ancien étudiant de Banes, préparant une thèse sur les "Mécanismes du don et de l'échange au sein des sociétés néomarginales contemporaines" et disparu des radars de l'université depuis des mois.
"Si mes souvenirs sont bons, M. Millicent ne s'était pas tenu à cette stricte définition, précisa Raphaël. Il avait vite dérivé sur d'autres thématiques plus fumeuses.
- Lesquelles? voulut savoir Peabody.
Banes se passa nerveusement la main dans les cheveux. Il ne comprenait pas pourquoi la conversation se fixait ainsi sur le plus insignifiant  de ses anciens étudiants. Encouragé par Franklin, il ressembla néanmoins le peu de souvenirs qui lui restaient.
Milton s'était mis à se passionner pour des histoires sans queue ni tête qui se colportent parmi tous ces pauvres gens victimes de la crise... (...) De simples réitérations des mythes de la fin du monde. Des contes de bonne femme opposant des destructeurs et des rédempteurs sur fond d'effondrement du système, justement."
Ce qu'employeur veut, il l'aura: Milton Millicent et ses mythes eschatologiques deviendront ainsi la première mission de Banes au sein de la Fondation Farnsborough , l'ancien étudiant doit être retrouvé coûte que coûte.

Commence alors pour Raphaël Banes une épopée personnelle qui le portera jusqu'au sein de la réfection prédite par Milton Millicent. Vagabond parmi les vagabonds dans une Amérique où les marginaux occupent de plus en plus de territoires en attendant le meneur qui saura les guider, Raphaël apprendra que l'on peut coexister avec les mythes et que ces derniers peuvent nous rattrapper.
Road-trip et roman initiatique à la fois, Hobboes soulève de nombreuses questions: la liberté, l'individualisme, le matérialisme, la transmission du savoir, parmi tant d'autres. En ce qui me concerne, j'ai choisi de m'attarder sur la problématique des masses.
La crise a poussé à la rue des milliers de gens. Central Park, à New York ou le quartier Skid Row à Los Angeles étaient devenus des bidonvilles à l'Américaine. Le chômage, la misère, le froid, la faim ont fini par atteindre des classes sociales qui se croyaient à l'abri de tous ces malheurs. En filigrane, deux mouvements, tendus vers un but identique, faire changer la société, mais dont les moyens diamétralement opposés en font des ennemis mortels: les Sheltas et les Fomoroï.
Qui sera le maître choisi par les masses? Qui portera la force mortelle d'une foule soulevée par les frustrations? Et quel en sera le but?
"D'aucuns chantaient des psaumes chrétiens ou des litanies inventées de toutes pièces. Plusieurs hurlaient des prières ou dansaient sur des airs anciens. Comme les mystiques le font aux Indes, certains perçaient leurs membres de longues aiguilles quand d'autres faisaient contrition, en avançant sur les genoux. Il y avait des évangélistes et des satanistes. Des born again et des athées. Des dérangés et beaucoup d'êtres sans histoire...
Camden Hodge- Okhlos- était parvenu à rassembler ces gens qu'aucun lien n'aurait dû unir. Il leur avait donné une cause, un but. Plus important que tout: il leur avait donné un chef à suivre - lui-même, bien sûr. Un chef qui avait désigné des responsables à leur misère, à leur mal-être. Un chef en la parole duquel il était facile de croire."
Manipuler les masses, appuyer sur les bons leviers, donner une voix unique à tant de frustrations et d'humiliations distinctes, appeler vengeance et se servir de la force d'une foule soulevée pour réaliser son rêve de domination: Hobboes nous livre une leçon magistrale sur ce mécanisme qui a si bien fonctionné par le passé et qui, aujourd'hui encore, fait très bien ses preuves. 

Philippe Cavalier maîtrise sa narration d'une main de maître: la quête de Banes, la lutte entre Sheltas et Fomoroï, le soulèvement des populations dans les grandes villes des Etats Unis, un mounty canadien qui mène son enquête en solitaire pour connaître les raisons du suicide collectif qui ouvre le récit, autant de paliers que le lecteur descendra le souffle coupé jusqu'à l'éclat final.

Sous ses apparences dystopiques, Hobboes nous met face à nos démons, à notre présent et pose des questions sur notre avenir proche. Mais il porte aussi malgré tout une lumière qui traverse tout le récit et qui porte aussi son lecteur: suivez-la!


Hobboes, Philippe CAVALIER, Editions Anne Carrière 2015

lundi 9 novembre 2015

Julie's way, Les Millennials - Avant-Première


"Sur le chemin du retour, Oliver a demandé quand on remettrait ça. En apprenant que j'allais sur mes trente ans, il m'a sorti: "Don't worry, Niki. The best is yet to come."
Les meilleures années restaient à venir. Le pronostic sous serment du docteur Oliver. A le regarder, pourtant, on en aurait douté. Trente-cinq  piges seulement et déjà le cheveu qui se faisait rare. Un bataillon de rides au coin des yeux, le regard qui flotte à l'horizon comme le marin sur son bateau. Et droit devant, la vaste étendue bleue qu'on a appris à connaître, à craindre, à respecter.
Depuis trois ans qu'il était ici, Oliver, jamais une fois il n'avait eu l'idée de retourner à Salzbourg, voir si on se souvenait un peu de lui. Pareil pour Maria et son village des Asturies. Pour eux, ce serait ici ou rien."
Nicolas, le narrateur de ce roman mouvementé et cosmopolite, et son meilleur ami, Yann, décident d'aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs qu'en France: le premier part pour Londres, le second au Japon. A les entendre, on penserait qu'ils sont conduits par les mêmes raisons à choisir l'expatriation: l'ennui, la "décadence" à la française, l'envie d'autre chose.
Sauf que. Nicolas est amoureux de Julie, la petite soeur de Yann depuis leur adolescence. En partant pour Londres, il espère retrouver la trace de cette fille qui avait quitté sa famille et son pays en claquant la porte le jour de ses vingt ans.
Quant à Yann, nous n'en savons pas plus: prendre le large semble être tout ce qui lui importe pour le moment. Loin des faire-part de naissance, des mariages, de toute une vie plan-plan qui a l'air de convenir furieusement à tout un tas de collègues et connaissances autour d'eux.
"Où ça avait coincé? Telle est bien la question. Peut-être dès le collège, ou bien avant, dans le ventre de nos mères qui se dandinaient du bassin en écoutant Polnareff. Une goûte de rosé tombé dans le placenta par mégarde et pouf, la catastrophe. Vingt-neuf ans après, au baptême de la fille d'un pote, on voit fleurir les Handycam de tous les côtés de l'église et on se demande au milieu des flashs quand le cauchemar va s'arrêter."
La particularité de Julie's way , outre le ton faussement désinvolte qui alterne humour irrésistible et moments de mélancolie réellement émouvante, est le parti-pris de l'auteur d'employer l'anglais pour la plupart des dialogues se déroulant au Royaume (avec les traductions en note de bas de page, bien sûr!). C'est peut-être une prise de risque mais personnellement je trouve le choix justifié.
Cette génération, dite des "millennials" ou Y, grandie à l'époque de l'hypérmondialisation et pour qui l'anglais est la langue commune dans tous les pays où ils se retrouvent, en tant qu'Erasmus à l'université, en tant que touristes, voyageurs ou expatriés à l'âge adulte, a dépassé depuis longtemps les barrières linguistiques. 
Partageant les mêmes questionnements relatifs à l'avenir, à l'amour, à la vie, mêmement angoissés par l'absence de perspectives dans les trois domaines, ils retrouvent dans la langue anglaise un champ commun, partagé, acquis. C'est par ailleurs le cas du trio cosmopolite que forme Nicolas avec Maria, l'Espagnole et Oliver, l'Allemand, ses nouveaux collègues de boulot à Londres.

Passé ces considérations linguistiques, Julie's way est un vrai bijou. Les personnages ont une force palpable, même lorsqu'il sont seulement esquissés, comme la sympathique Roumaine rencontrée dans le car Eurolines qui tient à vanter les mérites de sa fille devant un potentiel futur gendre. C'est drôle, parfois cynique, toujours touchant. Les dialogues, en français ou en anglais sont délicieux: on imagine sans difficulté le passage du roman au grand écran. Les repliques fusent, le sens de la répartie de Nicolas, sous ses airs blasés, est souvent excellent.
"J'aurais pu tenter de lui expliquer, bien sûr, et elle essayer de comprendre. Tout ce que j'avais fui en France, elle me le ramenait par packs de douze, modèle unique sortie d'usine. CV béton, born to succeed, l'homme animal aux dents plus longues que Diego le tigre dans L'Age de Glace"
Une mention spéciale pour Mrs Pimbelton, la logeuse de Nicolas:
"La porte s'ouvrit et mon regard fut aspiré par celui d'une petite bonne femme aux cheveux gris cendre, boulotte comme un pot à tabac: la réplique exacte de Mme Mim dans Merlin l'Enchanteur."
A la fois béquille, bonne fée, amie et voix de la raison, Mrs Pimbelton apporte de la fraîcheur  au récit et achève de donner la patine tellement british du roman.

Vient ensuite la quête ou l'enquête, trouver la trace de Julie, une fille du vent dont la raison de s'enfuir, une fois connue, sera un coup de massue pour Nicolas et pour le lecteur. Mais cette fuite en avant à laquelle le narrateur finira par se joindre aussi pendant un temps, est entre autres, un prétexte pour des descriptions majestueuses de l'Ecosse, des ses paysages sauvages et des ses habitants:
"La brume se leva bientôt sur un paysage nu et solitaire de forêts sans arbre et de rivières. Un carnet sur les genoux, stylo en main, je regardais défiler l'Ecosse de la lande et des tourbières, cette Ecosse au ciel bas qui, dans son landau de nuages, dormait d'un faux sommeil. Car on aurait pu croire, tapis dans la bruyère, cachés derrière une crète, qu'une troupe de highlanders surveillait l'avancée du train, prêts à donner l'alerte. Aucun autre pays, aucune autre région du monde ne m'avait jusqu'ici fait cette étrange impression. Celle d'une contrée qui, sans forcer, par sa manière de respirer, épousait les contours de sa légende." 
A la fois roman d'amour et radiographie d'une génération, Julie's way se dévore comme une gourmandise. Le rythme est alerte, la plume réjouissante, on passe du rire aux larmes en un clin d'oeil.
Un véritable plaisir de lecture!

Julie's way, Pierre Chazal, Alma Editeur, Janvier 2016


dimanche 8 novembre 2015

L'effet papillon. Courir après les ombres


" Après avoir vérifié qu'aucune lumière ne brille au large, que le détroit du Bab el-Mandeb est mort, les gardes-côtes absents de sa surface, les Yéménites pressents les clandestins dans la barque. A nouveau, les ceintures sifflent, les Africains doivent comprendre que, s'ils ne se serrent pas les uns contre les autres, ils ne partiront pas. Et qu'ils ne s'imaginent pas une seule seconde s'assoir. Pour que le bateau dégorge de désespoir, ils doivent se tenir debout et sans l'aide de leur bâton. Les bancs de sable franchis, la coque tape violemment contre les vagues presque scélérates de la passe. Déséquilibré, un vieil Ethiopien bascule par-dessus bord. Personne ne lui porte secours. Surtout pas Cush qui ressasse la même idée: l'exil est une course en solitaire et ceux qui se noient n'existent pas. Quarante minutes plus tard, il est poussé à la mer. De ça aussi, Harg l'a instruit, et il n'oppose aucune résistance. Le corps aspiré vers le fond, il conserve son calme, tout fait silence sous la pression chaude et enveloppante. Puis brusquement, la mer relâche son étreinte. D'un battement de pieds franc, il remonte à l'air libre où les cris l'agressent. Les clandestins ont comme lui été balancés du bateau. La marée s'infiltre dans leur bouche ouverte de peur. Si les passeurs ont agi de la sorte, c'est que le Yémen est tout proche et qu'ils ne veulent pas être repérés par les autorités."

Courir après les ombres est le roman d'une chaîne humaine. A la tête de cette chaîne, Paul Deville, jeune économiste qui, à défaut d'avoir pu mettre sur pied un nouveau système économique constitué de "biens immatériels et de forces créatrices", finit par s'attaquer au système en place en oeuvrant en son sein.
Employé par la Shangai Petroleum, Chemical and Mineral Corporation, Paul est en charge des négociations permettant à la Chine d'allonger son collier de perles: à savoir l'implantation de la République populaire sur des bases navales de l'Afrique et du Golfe Persique, là où elle peut trouver les matières premières lui permettant d'accélérer son développement économique et d'écraser les puissances occidentales. Seulement, Paul n'a pas vraiment l'air de saisir (ou de vouloir regarder) l'énormité des abus et des injustices qui constituent le lient de ce "collier de perles".

Son obsession intime, personnelle, Arthur Rimbaud, une sorte d'alter-égo éloigné, lui fait chercher sur cette corne d'Afrique où les affaires l'ont emmené, la preuve que le poète n'avait pas été supprimé par le marchand d'armes. Accompagné par Harg, un berger afar, Paul cherche les "écrits jamais écrits" du jeune prodige de la poésie, la preuve ultime que même sous le soleil de Djibouti, Rimbaud aurait continué à créer. La preuve que ni le commerce, ni les armes n'auront jamais raison de la beauté.
"Aujourd'hui, sur le Den Xin Haï, la réunion de travail à laquelle il collabore ne connaît pas d'autres perdants que les caravaniers afars et ça le touche plus qu'il ne veut bien s l'avouer. Avant de foutre en l'air le système occidental, c'est le manche de pioche du nomade africain qu'il brise. L'actualité dégueule de dommages collatéraux, or l'actualité lui fait horreur. Et ça le contrarie que les premières victimes de son action soient les cousins de Harg et Harg lui même."
Naïf, Paul Deville? Difficile à l'imaginer. Il est le fils d'un professeur d'économie, militant anti-capitaliste, respecté dans son milieu mais qui, épuisé par l'ignorance et l'indifférence de ses étudiants face aux drames qui se jouent dans le monde,  choisit finalement de renoncer à la raison pour ne garder au fond de son regard que l'Afrique: unique champ des possibles. 
Paul Deville n'est pas naïf; il y a, en revanche chez lui une part d'égoïsme qui le ramène incessamment à sa condition d' occidental privilégié et qui prend le pas sur le rêveur, prequ'à son insu.

Les vraies forces motrices se trouvent autour de Paul: Harg et son cousin, Cush, les bergers afars qui choisissent soit de rester et de combattre, pour le premier, soit de braver les passeurs, l'océan et les requins pour se bâtir une nouvelle vie pour le second. 
Mariam, la jeune somalienne qui, à 14 ans mène sa barque comme un homme sur la mer d'Oman pour pêcher poissons et crevettes, petite lionne qui refuse de voler les nageoires des requins même si leur prix à la vente est largement supérieur à ce que ses maigres filets lui rapportent:
"Mariam se fige. Digne et sombre. Découragée aussi. Depuis qu'elle a croisé le regard de Louise, elle a beaucoup réfléchi. Elle a compris que les deux Français étaient de la même trempe, qu'ils partageaient la même douleur d'être, une souffrance injuste quand, de son côté, elle est obligée de se lever à quatre heures du matin pour gagner de quoi bouffer. Dans sa langue, il existe une expression pour désigner tout ça: "Comédie de Blancs". C'est évident, Paul ne sera jamais intéressé par son envie de vivre. Il se sentira simplement coupable de ne pas partager sa joie."
Une autre force motrice, le chef mécanicien du Berge Stahl, Nils Lange. "Cet homme qui regarde les plaques irisés dans l'eau des ports, qui monte des bateaux dans des bouteilles d'alcool, n'est pas le sauvage ou le taciturne que la salle des machines devait faire de lui. A Aden, il a trouvé un but: aider Cush à rejoindre la France. D'autres que Paul boulversent le monde . De façon bien plus fragrante."
Sigolène Vinson fait aussi partie de ceux qui boulversent le monde. Son roman met en lumière les liens de cause à effet du drame humanitaire qui se déroule sous nos yeux aujourd'hui. L' écriture sobre et pudique se fait somptueuse lorsqu'elle décrit paysages et sentiments. 
Courir après les ombres oblige le Paul Deville qui sommeille en chacun de nous à ouvrir les yeux et à prendre conscience du rôle qu'il joue dans le monde.
"Harg ne parvient pas à se laver les mains de l'affection fraternelle qui les lie: "Paul aurait pu être un meilleur frère, mais il est juste l'idiot de la famille. Il vole ce que je planque dans l'ourlet de ma fouta , du sable et des cailloux, en pensant que je m'en aperçois pas."

Courir après les ombres, Sigolène Vinson, Plon 2015



mardi 13 octobre 2015

La part du père. Je n'ai pas eu le temps de bavarder avec toi.




Je n'ai pas eu le temps de bavarder avec toi m'a encore obligée à mettre de côté toutes mes peurs et de le prendre à bras le corps (ce n'est pas parce qu'il est court que ce roman ne pèse pas lourd), tout comme Ma mère et moi m'avait forcée à dépasser les mêmes appréhensions et ensuite d'être heureuse de l'avoir fait.
 Cette fois-ci, au coeur du roman, le père. Pour de nombreuses personnes (et plus j'avance dans l'âge, plus je le constate), la part du père est déterminante dans l'évolution de l'adulte, dans le regard que l'ancien enfant pose sur le monde et surtout sur soi-même. Volens, nolens, la vie aidant, nous nous éloignons de nos parents mais lorsque la distance devient non seulement abstraite mais aussi géographique, sociale, culturelle, la cassure peut être irrémédiable.
Le roman de Brahim Metiba parle de cette cassure mais pas seulement. Si dans Ma mère et moi le narrateur cherchait des passerelles qui faciliteraient la communication avec sa mère en Algérie, dans le texte présent c'est le père qui est venu à Paris. En guise de passerelle, un ticket de métro avec un mot: "Je n'ai pas eu le temps de bavarder avec toi, je te laisse ce ticket de métro. Ton père."
Oui, le père est déjà parti lorsque nous commençons la lecture du roman, parti en laissant son fils avec un mot et un ticket de métro, avec surtout beaucoup de questions. 
"Je ne pose pas la question à mon père car nous ne nous comprenons pas. Mon père a sa propre logique du monde. Logique dont je suis exclu. Je ne pose pas la question à mon père car je suis persuadé que derrière ce mystère  entre le temps que mon père n'a pas eu, pour "bavarder" avec moi, et le ticket de métro qui accompagne son mot, il n'y a rien d'autre qu'un ticket de métro qui traînait dans la poche de mon père et qui est inutilisable dans le pays de mon père".
Pourquoi "bavarder" puisque de toute évidence le bavardage, le narrateur nous le dit, reprèsente l'action de parler longuement , familièrement, souvent pour ne rien dire ? Ce n'aurait pas été plus honnête de dire, simplement, "je n'ai pas pris le temps de parler avec toi?"
Ce temps, le narrateur le prendra tout seul, avec son ticket de métro, en s'offrant un cadeau étrange: "Le ticket de métro étant valable pour le bus, je choisis le jour de mon anniversaire, le 24 octobre, pour "bavarder" avec mon père, en bus. Comme il ne faut pas réfléchir, pour que ce parcours soit le parcours de bavardage entre mon père et moi, je prendrai le premier bus qui se présentera, ce sera le cadeau de mon père pour mes 37 ans."
 Ce trajet en bus, effectué depuis Clichy la Garenne vers le Paris intra muros, est un prétexte pour aborder non seulement la relation au père mais également, en filigrane, pour esquisser une ébauche de sociologie urbaine dont les prémices sont extrêmement prometteuses et que, à titre personnel, j'aimerais retrouver dans un prochain roman.
Le cheminement qui s'opère de la péripherie vers le centre géographique via le bus, a son pendant dans le cheminement du bavardage intérieur: l'image du père se dessine au fur et à mesure, en partant des fragments de souvenirs d'enfance pour déboucher sur celui que le narrateur laissera derrière en quittant l'Algérie.
Ce voyage en bus qui doit combler la part du non-dit  ouvre de nombreuses autres pistes de réflexion: en interrogeant la part du père, Brahim Metiba interroge aussi le monde à travers les figures disséminées ici et là entre les pages de son roman. 
Une suite de Ma mère et moi ? Certes, nous retrouvons le style minimaliste, pudique, extrêmement touchant qui personnellement m'avait subjuguée à la lecture du premier roman de Brahim Metiba. Seulement, cette fois-ci, on commence à percevoir la force latente de son écriture et plus encore, un regard qui ne laisse pas beaucoup de place à la concession sur le monde qui nous entoure.
"Petit, j'écoutais mon père parler en français avec ses amis, j'admirais son phrasé. Je ne comprenais rien, ils parlaient politique, mais j'aimais la musique des phrases prononcées par mon père, et l'assurance que ça lui donnait. Puis mon père a cessé progressivement de parler." 
Continuez à parler, Monsieur Metiba!

Je n'ai pas eu le temps de bavarder avec toi, Brahim Metiba, Editions du Mauconduit, octobre 2015