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lundi 25 avril 2016

Metal Mélancolie


L'un des bouquins qui m'ont le plus marquée et qui est resté gravé dans ma mémoire même vingt ans plus tard, a été Beatles de Lars Sabbye Christensen. C'était l'histoire de quatre gamins, Ola, Gunner, Kim et Seb qui grandissent dans la Norvège des années 1960 en vouant un culte sans limites, vous l'aurez compris, aux quatre garçons dans le vent de Liverpool.
Plus qu'un roman du type « coming out of age », Beatles est la fresque d'une époque magnifique, les 60's occidentaux avec tout ce que cela implique en terme de musique, culture, revendications, aspirations, un univers mythique à mes yeux d'adolescente roumaine à l'époque où je l'ai lu pour la première fois.

Si je vous en parle c'est parce que je viens de lire Metal de Janis Jonevs, paru en ce début d'année aux éditions Gaïa. Et qu'il m'a rendue heureuse. Cette fois-ci, contrairement au roman de Christensen, ce sont les années 1990 qu'on traverse. Les années 1990 en Lettonie (qui venait tout juste de prendre son indépendance par rapport à l'URSS). Ce n'est plus la fresque d'une époque que j'aurais fantasmée, mais celle d'un temps que j'ai connu, vécu, exploré.

« J'étais arrivé au morceau décisif. Première écoute, stop, sortie de la cassette, rembobinage à la main avec un stylo pour ne pas vider les piles. Deuxième écoute. On ne parle que de moi dans cette chanson. Moi aussi je suis silencieux et triste, et je passe mon temps ''At home drawing pictures'', tout colle avec moi, sauf que je n'ai pas encore quinze ans. Pas grave, j'attendrai un peu. Si personne n'est capable de savoir ce qui se passe à l'intérieur de mon être, je vais étaler le contenu de mon cerveau devant moi, pour qu'ils comprennent. Et en plus, ce sera une belle manière de répondre à ce que dit la chanson. Et alors , on réalisera ce qui était vraiment important pour moi. Tous ceux de la classe.
  • ''Jeremy spoke in class today.''
Il s'agit de cette formidable époque où la musique était l'élément central de toute vie adolescente : un nouvel album, un nouveau groupe, un nouveau courant musical et tout s'en trouvait bouleversé.
Et pour le narrateur de Metal le bouleversement commence en 1994 avec la mort de Kurt Cobain :
« Mais ce coup-là, en avril 1994, notre vie à nous venait de se fendre en deux.
Il allait falloir laisser passer quelques jours pour en prendre toute la mesure. Pour trouver intuitivement une explication dans des coupures de journaux réunis en vrac à propos de musiciens à l'allure repoussante, dans un intérêt purement théorique et moralement réprimé pour les substances psychotropes, dans un esthétisme dépressif et un chemin tout tracé vers un lieu où se croisent les trajectoires à la dérive. En attendant, je me sentais tout bizarre. Différent. »
Le premier sentiment d'appartenance à un groupe, envers et contre tous, Janis l'éprouvera au contact de la musique : Nirvana et toute l'école de Seattle d'abord pour aller crescendo vers le death métal, le doom et le black métal.
Dans un pays en transition comme la Lettonie post-communiste ce ne sont pas des comportements qui passent inaperçus : qu'il s'agisse de la musique, de la dégaine, des cheveux, tout peut constituer une passerelle vers l'autre, semblable, incompris ou, au contraire, une preuve de défi envers une société qui se réveille doucement après des années de sédation.
Les premières cuites (vive la vodka!), les premiers concerts, les rêves de fonder un groupe ; la chasse aux nouveaux enregistrements sur cassettes vierges et l'échange entre potes des dernières trouvailles ; la reconnaissance mutuelle entre deux métaleux se croisant dans le bus, dans la rue ou que sais-je où encore... tout y est ! L'espoir que la vie sera différente, parce qu'on peut choisir une autre voie que les masses.
Metal est bien plus qu'un roman sur l'adolescence et le rock : c'est le roman d'une génération, celle qui a ouvert les yeux sur Headbanger's Ball, qui cherchait son salut dans la musique et la création, qui dépouillait la presse spécialisée des pages entières d'articles et de photos pour en faire de véritables encyclopédies musicales, une génération qui espérait faire tellement mieux que leurs parents.
Oui, il m'a bien foutu le bourdon, Metal, mais il m'a aussi collé un gros sourire aux lèvres : cette fois-ci je peux dire, j'y étais !

Metal, Janis Jonevs, Traduction Nicolas Auzanneau, Gaïa Editions 2016

Beatles, Lars Saabye Christensen, Traduction Jean-Baptiste Coursaud, Editions 10/18 2011

Publié chez les Unwalkers

dimanche 7 février 2016

Des vélos, des tentacules et des ancres, Tout plutôt qu'être moi, La Belle Colère


La Belle Colère est une maison d'édition pas comme les autres : sa thématique, l'adolescence, est traitée à travers le prisme d'histoires, toutes différentes et à la fois toutes universelles. Le monde de l'adolescence, traversé de part en part par des orages émotionnels qu'aucune vie adulte ne saurait contenir, nous montre une nouvelle facette à chaque publication de l' éditeur.


« Tout plutôt qu'être moi », It's a kind of a funny story en version originale (big up au traducteur pour le grand écart génialissime d'une ironie à l'autre) est une histoire à part. C'est pour cette raison que j'ai choisi d'écrire une vrai introduction à la chronique et de faire une infidélité à la traditionnelle citation qui ouvre mes billets d'habitude.
Nous l'apprenons en quatrième de couverture : jeune prodige, Ned Vizzini commence à publier des articles dans la presse new-yorkaise dès ses 15 ans. Il est doué, très, mais également dépressif. A 32 ans il se jette du haut d'un immeuble à Brooklyn.
Il est par conséquent assez étrange de lire ce roman, dont la première partie décrit avec minutie les sinuosités de la dépression du jeune narrateur.

« Ils sont allongés, non pas l'un sur l'autre mais l'un à côté de l'autre, et flottent dans l'espace. Leur bras et leurs jambes ne sont qu'à l'état d'ébauche car ce qui compte, ce sont les cerveaux – pleins et complètement achevés, avec un enchevêtrement de ponts, d'intersections, de places, de rond-points et de parcs. C'est la carte la plus élaborée que j'aie jamais dessinée : des voies publiques quadrillées, des contre-allées, des impasses, des tunnels, des péages. La feuille est au format A2, ce qui m'a donné la possibilité d'imaginer des villes immenses. Les corps sont petits et secondaires ; le plus important dans ce dessin, ce qui attire l’œil immédiatement – car je commence à comprendre que l'art fonctionne de cette façon – est un pont qui semble s'élancer vers le ciel et qui relie les deux têtes, un pont plus long que le Verrazano, avec des rampes qui s'entrelacent tels des rubans. »

Lorsqu'on fait la rencontre de Craig, le narrateur, il est chez son ami, Aaron, avec Nia et Ronny. Un joint tourne et la télé diffuse un documentaire animalier. Un après-midi normal, entre potes. Sauf que. La voix de Craig, qui nous guide, nous fait comprendre rapidement que les apparences sont trompeuses. Le premier chapitre s'ouvre sur « Quand te prend l'envie de te suicider, parler devient presque impossible. Rien à voir avec un quelconque problème mental – c'est physique, comme si tu étais incapable d'ouvrir la bouche. Les mots ont du mal à sortir ; on dirait des morceaux de glace pilée crachés par un distributeur. Et c'est plus fort que tout. »

Craig. 15 ans, une vie banale, une famille idem. Rien qui dépasse. Il vit avec ses parents et sa petite sœur à Brooklyn. Enfant, il aimait dessiner des cartes de villes imaginaires. Rien qui dépasse, je vous dis.
La première partie du roman est celle que j'ai trouvée la plus touchante. Ce gamin, dont le mal être crève les yeux, nous raconte non seulement comment « tout ça » a commencé, mais il décrit aussi ce qu'il ressent, ce qu'il pense, comment il le pense. Pour les non-initiés, « la dépression pour les nuls ». Et oui, ça secoue, d'abord parce qu'il s'agit d'un minot, ensuite parce que nous connaissons le fin mot de l'histoire, la vraie.
En ce qui concerne Craig, tout a commencé avec son admission dans une grande prépa' new yorkaise, de celles qui forment les « dirigeants de demain ». Il l'avait préparée, son admission, il avait bossé, il s'est acharné, il la voulait, cette école.
Le jour où il apprend qu'il est admis, c'est le plus heureux jour de sa vie. Il le partage avec Aaron et il culmine sur le pont de Brooklyn. Mais après, les vélos se mettent à tourner : tous les « si », tous les « pas assez », tous les « j'y arriverai pas ». Pas d'instant de tranquillité sans que ça tourne, ça tourne, ça tourne. Les tentacules l'étouffent : tous les devoirs, les bouquins, les comptes-rendus, les activités parascolaires, tous les « il faut », tous les « je dois ». Nous parlons d'un gamin de 15 ans. Ca le fait vomir dès qu'il mange. Ca lui fait chercher la tranquillité dans des salles de bains sans lumière . Ca le fait se sentir seul au milieu d'une foule.
Pourtant il est entouré, maladroitement, certes (rien ni personne ne prépare les parents à l'éventualité d'une dépression carabinée chez leur progéniture). Il voit des psys, il entame un traitement. Qu'il décide d'arrêter dès qu'il a l'impression que les vélos sont à l'arrêt.

Dans la deuxième partie du roman on découvre le « vrai » Craig, celui qui sommeille derrière le brouillard de la dépression. Il ne coupera pas au service psychiatrique de l'hôpital de Brooklyn. Il y va tout seul, comme un grand, notre Craig, suite à une discussion hallucinante avec SOS Suicide, de nuit, toute sa petite famille endormie à quelques mètres de lui.
Je vous laisserai découvrir comment Craig finit par intégrer le « Nord Six »,  après son passage aux urgences où il débarque à cinq heures trente du matin. Ce gamin a du cran !
Cette deuxième partie, plus enjouée, (qui n'est pas sans rappeler parfois Dieu me déteste de Hollis Seamon, une autre merveilleuse trouvaille de La Belle Colère) remet Craig au centre de sa vie.
Dans le « pavillon des fous » il n'a pas d'autres choix que de connaître les autres pensionnaires et les vies qu'ils abritent, de mettre sa propre existence en perspective, d'éprouver de nouveaux sentiments. Les dialogues sont drôles, touchants, parfois absurdes. Ils désamorcent souvent les situations dramatiques et rendent intelligibles les problèmes psychiques même pour le lecteur sceptique ou frileux.

Il y a tout dans Tout plutôt qu'être moi : de la souffrance, certes, mais surtout beaucoup d'amour, de l'humour, de la tendresse. Même si le sujet paraît lourd, le roman ne l'est pas : il arrive à parler de la dépression adolescente (et pas que) sans pathos et sans recours à la fatalité.


Je conseille Tout plutôt qu'être moi aux ados, aux adultes, aux parents. Je le conseille à tout le monde. C'est une brillante leçon de vie. Merci, La Belle Colère !

Tout plutôt qu'être moi, Ned Vizzini, Traduit par Fanny Ladd et Christel Gaillard-Paris, Editions La Belle Colère 2016

dimanche 17 janvier 2016

No one here gets out alive, La Maison dans Laquelle




« Je dépoussiérai une surface ronde un tout petit peu au-dessus de mes yeux, et de là, je descendis vers le nez, pour que mon double se montre enfin : il n'avait pas mûri le moins du monde. C'était la même tronche adolescente avec laquelle, selon toute probabilité, on m'enterrerait. Je me nettoyai un peu plus pour caser mes oreilles que j'avais libérées de derrière mes cheveux. Mon double se transforma en Mickey Mouse. Un Mickey Mouse sinistre. Et soudain, je compris avec horreur que j'avais vieilli. Dans le miroir, j'étais le même que cinq ans auparavant, mais à l'intérieur, il manquait quelque chose. Et étrangement ça se voyait. Mon effronterie habituelle avait disparu. A bien y réfléchir, en effet, cela faisait une éternité que je n'avais pas manigancé quelque chose, que je n'avais pas fait tourner les gens en bourrique. Et il y avait des siècles que l'on avait pas essayé de ma casser la figure à cause de ça.
- Hé hé, lançai-je à mon double, alors comme ça, tu deviens adulte ? Sors-toi cette idée de la tête, sinon on ne va pas être copain. »

Bon. La Maison dans laquelle est un sacré bouquin. Je défie quiconque de me trouver quelque chose d'équivalent, un livre qui s’immisce en vous avec une telle force, un roman dont les personnages vous accompagnent du matin au soir, même pendant les heures où le bouquin est fermé , éteint, en veille.
Rien à voir, mais jusqu'à présent le seul personnage de roman dont le sort m'inquiétait à toute heure de la journée, quelle que fut mon occupation du moment, et ce jusqu'à ce que son histoire soit finie, a été Raskolnikov. J'ai lu Crime et Châtiment à l'adolescence et l'histoire de ce pauvre bougre m'obsédait en permanence, en soirée, à jeun, dès que le bouquin était fermé ou loin de moi. Allez savoir pourquoi. Mais je ne l'ai jamais oublié, la preuve, vingt ans plus tard je peux sortir son nom de mon chapeau même en dormant. Et là...
« “Hé toi là !” Une femme en tablier, l'air revêche, interpella Fumeur. “Il est interdit de fumer dans le réfectoire. Donne-moi ton nom. Je vais informer la direction de ton comportement.”
Fumeur fit volte-face. La vieille femme tenait entre les doigts le minuscule mégot qu'avait laissé Sphinx. Fumeur fixait l'objet du délit. C'est pas vrai?! Elle a fait exprès d'attendre que je m'éloigne pour pouvoir le crier dans toute la Maison ? Il eut l'impression que son crâne venait d'être pris dans un étau.
Ton nom ! Insista la bouche étroite comme une fente.

Raskolnikov !...”, lui cria le Fumeur. »


Voilà... il y a parfois des télescopages qui vous laissent muet. Tout ça pour dire que j'ai volontairement prolongé, prolongé, prolongé la lecture de La Maison dans Laquelle… je ne voulais pas en sortir. Ce qui tombe bien, les habitants de la Maison non plus, ne veulent pas la quitter. Nous avons donc résisté ensemble.

Et maintenant, le point nevralgique : La Maison.
Une inscription sur son mur vous accueille ainsi : « Salut à vous les avortons, las prématurés et les attardés. Salut les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n'ont pas réussi à s'envoler ! Salut à vous, « Enfants-chiendent » ! »
C'est elle, la Maison : celle qui accueille éclopés, manchots, aveugles, inadaptés ou présumés comme tels, tous mineurs, tous différents. En son sein des groupes, des bandes, avec chacune un chef à leur tête. Un microcosme autonome, régi par des lois tacites et dont l'organisation, sous couvert d'anarchie, est réglée comme du papier à musique. Mais pour la comprendre il faut en être.

Et c'est là la puissance de ce roman : il vous plonge de façon impitoyable dans vos propres souvenirs d'ado, aux moments où vous vous sentiez incompris par tout le monde et que vous pensiez détenir les Vérités absolues de tout ce qui vous entourait. Le moment où chaque émotion avait la force d'une éruption volcanique et que la Vie, la Mort, étaient infiniment moins importantes que l'amitié, la haine, l'amour, la bande... (complétez la liste à votre guise, la musique, la nuit, le samedi soir, un bouquin corné de partout...)

On dirait que chaque garçon sort des pages du roman pour vous raconter Sa version des faits, tellement ils sont palpables, présents, vrais, et c’en est moins étonnant lorsqu'on apprend que Mariam Petrosyan (qui, ceci dit en passant, n'avait aucunement l'intention de faire publier son manuscrit au départ) avait d'abord dessiné des personnages avant de commencer à écrire leur histoire. Est-il important de vous dire que Fumeur passe son temps à croquer ses copains ?

« Mes amis ! Le temps est notre principal ennemi, c'est un adversaire impitoyable. Les années s'envolent, emportant leur dû. Les vieux se tassent, les enfants poussent. Les dragonnets abandonnent la coquille maternelle et braquent des yeux brumeux vers les cieux ! Des Log simples d'esprit se marient, sans songer aux conséquences ! De gentils garçons se transforment en de jeunes hommes grognons et rancuniers, enclin à la délation ! Nos propres reflets crachent sur nos cheveux grisonnants. »

Avec Monsieur Toussaint Louverture nous nous sommes déjà habitués à découvrir une nouvelle pépite à chaque publication, mais avec ce roman il prouve que ses choix éditoriaux sont vraiment au-dessus de la mêlée. C'est un livre qui ne se raconte pas, il se lit et ensuite il fera son travail, en vous... En ce qui me concerne, « La Maison dans laquelle » est sa meilleure trouvaille, un roman que je vais certainement relire encore et encore...

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, Traduction Raphaëlle Pache, Monsieur Toussaint Louverture, Mars 2016


lundi 25 mai 2015

Un été 42, Une réédition chez La Belle Colère

Une île de la Nouvelle Angleterre, le vent, la plage, un visiteur qui revient sur des lieux depuis longtemps enfouis entre les plis de sa mémoire. Les chaussures à la main, ses pieds redécouvrant le sable maintes fois foulé des années auparavant, une chanson le rattrape....



... et trois silhouettes se dessinent au loin, se bousculant, s'appelant, trois revenants. Parmi eux, cet inconnu, chaussures à la main, Hermie, à 15 ans. Et nous voilà plongés jusqu'aux oreilles dans le fameux été '42.
Si l'incipit du roman est tellement cinématographique, ce n'est pas une coïncidence: Herman Raucher a écrit ce récit en même temps qu'il écrivait le scénario du film homonyme, sorti en 1971. La Guerre de Corée avait eu la peau de son ami d'enfance, Oscy, et Raucher entend lui rendre hommage, à sa manière, en partageant avec le monde les souvenirs de cet été qui les avait bouleversés tous les deux.

Une autre guerre préoccupait les esprits à l'époque, la seconde guerre mondiale, et nombre de jeunes américains y participaient. Les parents d'Hermie, Oscy et Benjie avaient décidé de s'éloigner du bruit du monde le temps des vacances sur l'île de Nantucket. Les trois garçons y sont inséparables.

" Ils s'étaient baptisés le Trio Terrible mais sans aucune raison définissable, essentiellement pour se gonfler un peu eux-mêmes, pour établir en quelque sorte leur place sur la planète. Ils étaient là, couchés sur la dune au-dessus de laquelle se dressait la vieille maison, Beau, John et Digby Geste, les Diables du Désert avec de l'acier dans le coeur et du sable dans leurs shorts. "

Sur la plage de l'été de ses quinze ans, le narrateur voit défiler le film de cette époque où lui-même "était douloureusement à cheval sur le fil de fer barbelé qui séparait l'enfance de l'état d'homme. Pour un psychologue le côté où il allait tomber était peut-être d'une évidence criante mais pour Hermie rien n'était plus douteux. "  
La tendresse du regard dont Herman enveloppe Hermie est l'un des points forts du roman. Non seulement il se met à la hauteur du gamin, mais il le couve, lui et ses deux amis, quel que soit le ridicule de certaines maladresses inévitables à l'âge adolescent. 
" Hermie était un spécialiste de l'inquiétude et de la souffrance. Jamais quelqu'un n'avait su souffrir et s'inquiéter comme lui. C'était merveilleux. "  Cette ironie bienveillante est une constante dans le récit et c'est elle qui dédramatisera nombre de situations parfois inconfortables. Le lecteur n'a d'autre choix que d'en rire, et on rit beaucoup en lisant " Un été 42 ", je vous le garantis!

Si Hermie est la raison, Oscy se trouve dans l'action, souvent brutale, toujours spontanée. "Oscy avait perpétuellement un air de méditer un tour, une chaleur indestructible et un genre bien à lui de virilité juvénile qui présageait un homme sûr de lui-même et à l'abri des intempéries. Oscy, c'était quelqu'un."
Hermie et Oscy, meilleurs amis, sont talonnés par Benjie, sorte de faire valoir gaffeur et innocent chez qui l'enfance préserve encore jalousement ses quartiers.
A eux trois, ils prennent à bras le corps la grande inconnue appelée Adolescence: leurs shorts en sont témoins. Dans leur course effrénée vers les premiers ébats amoureux ils vont se prendre les pieds dans un livre médical volée chez la maman de Benjie et qui leur dévoilera plus que nécessaire quant aux mystères du corps humain:
"Oscy attrapa le livre et se mit à hurler d'un ton dément: "Les préliminaires! On appelle ça les préliminaires! Tout le monde enlève ses vêtements et on commence les préliminaires! Alors il lui fait ça!" Il passait furieusement d'une photographie à l'autre : "Et elle, elle fait ça! Et lui il fait ça! Et ils se retrouvent tous les deux en train de baiser!" Il referma le livre d'un geste si sec qu'on aurait dit un mortier de tranchée: "Qu'y a-t-il de plus simple que ça!" Oscy était vraiment parti. Benjie était terrifié. Hermie était surpris. Mais Oscy avait complètement perdu la tête. Il arpentait le poulailler comme Groucho Marx en pleine crise. (...) Des larmes montèrent aux yeux de Benjie. Quelque chose d'autre monta dans le jean de Hermie. Oscy leur chef ne les trahirait pas. Aujourd'hui les préliminaires, demain le monde."
Ils rencontreront aussi de vraies filles, Miriam et Aggie, qui accompagnent Oscy et Hermie au cinéma lors de la première rencontre, ensuite à un pique-nique nocturne et mouvementé. Les scènes sont hilarantes et néanmoins extrêmement touchantes.
Mais le coeur du souvenir est la première histoire d'amour de Hermie. Car tout au long de cet été 42, une silhouette, un visage hanteront les pensées du jeune personnage. Elle, dont il ne connaîtra le nom que tardivement, elle, dont le mari est parti à la guerre, elle, qui de la hauteur de sa vingtaine est plus âgée que Hermie.
" La maison? La maison était celle où Elle habitait. Et rien, depuis le premier instant où Hermie l'avait vue, ni personne qui était passé sur son chemin depuis n'avait été pour lui aussi terrifiant et aussi troublant ou aurait pu faire plus pour le rendre plus sûr de lui, plus incertain, plus important et plus inexistant."

Un été 42 n'a rien à envier aux autres romans de la grande famille des "coming of age" - Tom Sawyer et Huckleberry Finn, Holden Caulfield, Daniel Price, ou plus récemment Theo dans le Chardonneret de Donna Tartt, tous des hommes en devenir aux prises avec les questionnements et les peurs liés à l'âge adulte. Je l'ai dévoré et il m'a fait passer du rire aux larmes à la rapidité d'une montagne russe. C'est le roman qui nous rappelle à toutes et à tous que l'enfant que nous étions n'est jamais très loin.


Un été 42, Herman Raucher, traduit par Renée Rosenthal
Editions de La Belle Colère, mai 2015