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lundi 22 février 2016

Les Autres. Ballade pour Leroy. Willy Vlautin


« Trois jours plus tard, une femme blonde qui travaillait pour une agence immobilière se gara devant chez lui. Elle prit des photos depuis le siège conducteur puis sortit et alla frapper à la porte. Freddie l'invita à rentrer et lui fit faire le tour de la maison. Il lui dit qu'il avait refait la cuisine pour sa mère, fabriqué les placards dans le garage d'un voisin et carrelé et peint la pièce pendant que ses parents étaient partis en croisière. Puis il avait posé les placards, un nouveau plan de travail, et installé une cuisinière et un lave-vaisselle neufs. La femme prit des photos et Freddie l'emmena au salon et dans la salle à manger où il avait lui-même posé les boiseries en sapin et le parquet en chêne. Il lui montra le cellier qu'il avait transformé en bureau pour sa femme. Il y avait posé une fenêtre, des placards et des étagères, et il avait fabriqué un bureau avec le bois entreposé par son grand-père dans le garage.
La femme ouvrit les placards et les armoires, descendit au sous-sol et jeta un coup d’œil à la salle de bains. Une fois la visite terminée, elle se chauffa près du feu. Le prix de l'immobilier avait chuté en l'espace d'une année, expliqua-t-elle, mais elle était sûre de pouvoir vendre la maison. Comme Freddie était incapable de la regarder, elle lui demanda s'il était toujours prêt à la vendre. ''Oui'', se contenta-t-il de répondre. Alors ils s'installèrent à la table de la cuisine et remplirent les documents nécessaires. »

La violence discrète de cette scène est identique à celle que subissent des millions d'individus à travers le monde aujourd'hui. Il s'agit en l'occurrence de Freddie, l'un des personnages principaux du dernier roman de Willy Vlautin, Ballade pour Leroy.
Vous voyez le type qui raconte les multiples vies de sa maison, hypothéquée par deux fois, la vie des parents, la sienne, celle de la famille qu'il a bâtie par la suite entre ses murs. Vous l'entendez parler de la valeur inestimable de tout ce qui a été créé à l'intérieur de cette maison par la force de ses bras, dans le but de faire plaisir au siens. Valeur qui ne fait pas le poids devant la « chute des prix de l'immobilier », mots couverts par le crépitement des flashs de l'appareil photo que l'agent interpose entre lui et l'histoire que lui raconte ce « bien à vendre ».
Freddie n'est pas un marginal. C'est un individu comme vous et moi qui marche sur le fil et que le moindre imprévu peut faire basculer. Son imprévu à lui, des factures médicales. En lisant le bouquin vous comprendrez pourquoi. Il cumule donc deux boulots, vendeur chez Logan's Paint en journée, veilleur de nuit dans un foyer pour handicapés mentaux en suivant.

C'est dans ce foyer que Leroy atterrit après six mois d'Irak et combien d'autres mois de réparations inefficaces sur son corps à jamais cassé. Il avait rejoint la National Guard en pensant pouvoir se rendre utile sur le sol américain, sa brigade a été déployée en Irak. Un moment de lucidité, une nuit, au foyer, un espoir : se tirer, tirer sa révérence. Mais il se rate. Désormais, entre Logan's Paint et le foyer, Freddie trouvera encore le temps pour visiter son ancien patient à l'hôpital du comté.

Ce que Freddie ne saura jamais, tout comme Darla, la mère de Leroy ou Jeanette, sa copine, c'est que Leroy s'était désormais retranché dans un monde dystopique, son cerveau tournant sans discontinuer pour l'aider à échapper aux « hommes libres ». Sous l'effet de la morphine, Leroy est peut-être plus lucide que jamais et ses hallucinations sont incroyablement, horriblement... envisageables.

Il y a une douceur, une tendresse dans la façon dont Willy Vlautin accompagne ses personnages, que j'ai rarement vues ailleurs. On a l'impression de le deviner, lui, sous les traits de la grosse Mora, auprès de qui Freddie vient chercher tous les matins des donuts. « Tu as l'air fatigué » devient plus tard « Je suis désolée de te le dire, mais tu as de plus en plus mauvaise mine. Je me fais beaucoup de souci. » et une trentaine de pages plus loin, lorsque Freddie craque, « Mora contourna le comptoir, s'approcha de lui et le prit dans ses bras. Elle sentait les donuts et le savon parfumé, elle était douce et son corps réchauffa Freddie, qui ferma les yeux... »
Chaque personnage est source d'empathie pour un autre, chacun d'entre eux trouve des ressources au-delà de sa solitude et des misères du quotidien pour tendre une main.

Pauline. Infirmière de nuit de son état elle vit seule (avec un lapin), s'occupe de son père qui a complètement levé le pied, s'autorise de temps à autre une cuite en solitaire et veille sur chacun de ses patients comme s'ils étaient ses propres enfants. Pauline est un ange, comme il y en a plein, des invisibles. Lorsqu'une gamine fugueuse, abusée et paumée arrive dans son service, Pauline veut la sauver.
« Elle s'était toujours battue pour que sa vie professionnelle n'empiète pas sur sa vie privée. Au début, il arrivait parfois que ses patients la hantent. Qu'ils la dévorent et que leurs vies s'entremêlent. Il lui avait fallu des années pour construire un mur autour d'elle, et pourtant il lui arrivait encore de devoir batailler. Mais elle se ressaisissait très vite. Cependant, Jo lui faisait vraiment penser à elle et à ce qu'elle avait éprouvé au même âge. Elle aussi s'était sentie seule, de trop, privée de voix, et bonne à rien. »

A moins que vous viviez sur une autre planète ou que vous soyez parfaitement imperméables au monde qui vous entoure, ce roman vous touchera par la grâce et la dignité avec laquelle il rend justice aux gens qu'on n'entend pas. Rendre justice dans le sens donner des visages, des vies, donner la parole. Freddie, Leroy, Pauline, Jo, Darla, Jeanette, tant et tant de visages perdus dans la nébuleuse d'une société mortifère, tant de visages et de vies qui tiennent debout et qui brillent de leur propre lumière.

A voir aussi l'entretien avec l'auteur sur le site des Nyctalopes :

Ballade pour Leroy, Willy Vlautin, Traduction Hélène Fournier, Ed. Albin Michel 2016

Publié sur le site Unwalkers



vendredi 20 mars 2015

GUERRE

" Mais à qui parler? Le choix qui s'imposait était d'aller voir le commandant de la compagnie qui aurait l'autorité nécessaire pour intervenir. Mais le commandant de la compagnie de Rodriguez était le capitaine Boden, et Boden était un fou. Et si les rumeurs dont mon adjoint m'avait parlé étaient vraies, il était aussi alcoolique. Peut-être une forme d'automédication pour lutter contre le PTSD. Boden avait été à Ramadi en 2004, et son unité détenait le record du plus grand nombre de victimes de la division. Quand vous discutiez avec lui, la première chose que vous remarquiez était la façon anormale qu'il avait d'établir un contact visuel - un regard fixe agressif, suivi de rapides coups d'oeil paranoïaques dans toute la pièce ... La guerre, il connaissait. "



" Je ne dors plus, dit-il. Presque plus jamais. Presque plus jamais. Mais voyez mes mains - regardez-moi. Regardez mes mains. On dirait que je suis calme. "




" Pendant longtemps, j'ai ressenti de la colère. Je n'avais pas envie de parler d'Irak, alors je ne disais à personne que j'y étais allé. Et si les gens le savaient, et s'ils insistaient, je racontais des mensonges.

Je disais:
- Il y avait ce cadavre de hajji, étendu au soleil. Ca faisait des jours qu'il était là. Gonflé de gaz. A la place des yeux, il n'y avait plus que les orbites. Et on a dû l'enlever de la rue.
Alors, je regardais mon public et je scrutais les visages, pour voir s'ils voulaient en entendre davantage. Vous seriez surpris par le nombre de ceux qui en ont envie. "



Je n'arrête pas de penser au fait que ce type, Philippe Klay, n'a que 31 ans, si mes calculs sont bons. J'en ai 35. Nous nous disons souvent: "ça, je ne pourrais pas, je ne saurais pas, je ne supporterais pas... " et pourtant! Toutes les choses que l'être humain Peut supporter. Tout ce qu'il Peut encaisser. Lorsqu'il n'a pas le choix.

31 ans, vétéran d'Irak et une intelligence suffisament aiguë pour savoir mettre à l'écrit une succession de faits, de voix, de vies qui nous font comprendre une fois pour toutes que la guerre aujourd'hui est bien plus que des messages patriotiques, des militaires abrutis aux stéroïdes, bien plus qu' "une guerre des civilisations". Ses personnages, ses narrateurs, tous engagés, chacun à sa manière  - pour l'argent, par  patriotisme, par besoin de se rendre utile, dans l'espoir de se faire payer des études au retour (si toutefois retour il y a ), ils décrivent tous une seule réalité vue à travers des prismes différentes : celle de la guerre.
Le style de Phil Klay a mis tout le monde d'accord. Ferme, incisif, dépourvu de tout pathos, de toute charge, il pose ses personnages, raconte les faits, il s'accorde même le luxe de l'ironie, il reste juste du début jusqu'au dernier " témoignage".
Et il faut le lire, ce bouquin, pour se rappeler que nous avons tous un avis sur la guerre mais que nous n'en savons rien. Les guerres sont décidées ailleurs, dans un "là-haut" qui nous échappe. Les gens qui la font, en revanche, c'est une autre histoire. Et c'est de cette histoire qu'il s'agit ici.


" Vers la fin de notre mission en Irak, nous en étions à plus d'une centaine de blessés. Seize morts. 

( ... ) Jason Peters succomba à se blessures deux mois après cette célébration, portant à dix-sept le nombre de morts. Ceux qui avaient rendu visite à Peters furent généralement d'accord pour dire que c'était une bonne chose. Il avait perdu les deux mains et une jambe. ( ... ) Au cours des mois et des années qui suivirent, il y eut d'autres morts. Un accident de voiture. Un marine impliqué dans une bagarre pendant une permission fut tué à coups de couteau. ( ... ) Le premier suicide fut celui d'Aiden Russo. Il se tua avec son arme de poing personnelle pendant une permission. ( ... ) Cinq mois plus tard, Albert Beilin se donna la mort en avalant des pilules. ( ... ) Un an plus tard, José Ray, reparti en Irak pour la troisième fois, se tira une balle dans la tête. "



Pour dire que la guerre ne s'arrête pas à la fin d'une mission. Pour dire que, souvent, la guerre ne s'arrête plus. A ceux qui répondraient que " bof, c'est déjà vu, on a vu tout plein de films de guerre et du Kubrick en veux tu, en voilà, et Vietnam et Oliver Stone et la Guerre du Golf... " j'aimerais répondre, peut-être bien. Mais prenez quand même le temps de lire Phil Klay, d'écouter ses douze engagés pendant leurs missions, pendant leurs permissions ou au retour à la maison. Prenez le temps de l'empathie et saisissez l'occasion de pouvoir comprendre une, au moins, des multiples facettes de la guerre.



" - Istalquaal, dis-je au bout d'un certain temps, pour essayer de le faire sortir de sa coquille. Ca veut dire liberté ou libération?
Il entrouvrit les paupières et me jeta un regard de côté. 
 - Istalquaal? Istiqlal signifie indépendance. Istalquaal ne veut rien dire. Cela veut seulement dire que les Américains ne savent pas parler arabe. "