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jeudi 2 juin 2016

Bella Ciao, Le Fleuve des Brumes, Valerio Varesi, Agullo




« Commissaire, vous le voyez, le Pô ? Ses eaux sont toujours lisses et calmes, mais en profondeur il est inquiet. Personne n'imagine la vie qu'il y a là-dessous, les luttes entre les poissons dans les flots sombres comme un duel dans le noir. Et tout change continuellement, selon les caprices du courant. Personne parmi nous n'imagine le fond avant de s'y être frotté et la drague fait un travail toujours provisoire. Comme tout ici-bas, vous ne trouvez pas ? »

Le titre ne ment pas : l'ambiance de ce roman est humide et froide, on y est balancé dès les premières lignes et on y reste, impuissant lecteur, frissonnant, même si l'on est blotti dans son canapé.

Le Pô traverse l'Italie sur toute sa largeur, depuis le Piémont jusqu'à l'Adriatique. Il est le personnage principal du roman, celui qui donne le ton à chaque bouleversement dans le fil de la narration. Le Fleuve des Brumes.

Lorsque nous faisons sa connaissance, il pleut depuis quatre jours : beaucoup plus de pluie qu'il ne peut tolérer. Il gonfle, il pousse, il grimpe. Des hommes suivent l'évolution des eaux à partir du cercle nautique du village. Plus curieux qu'inquiets : ce sont des bateliers, leur relation au fleuve est basée sur le respect et l'expérience d'une vie entière à naviguer sur ses flots. Barigazzi. Vernizzini. Torelli. Ghezzi. Leur calme tranche avec les ordres d'évacuation imminente que la Préfecture fait transmettre en cette nuit de déluge.
Un incident finira par provoquer l'inquiétude même parmi eux : la péniche de Tonna Anteo, quatre-vingts ans, batelier de son état, prend la route sous le regard abasourdi des quatre compères. Personne ne sait qui est à bord, la lumière s'allume et s'éteint. Et le fleuve qui continue de monter.
La péniche sera retrouvée vide. Plus de trace de Tonna.

Le lendemain matin un homme de soixante-seize ans est trouvé défenestré dans la cour d'un hôpital. Soneri, le commissaire en charge de cette enquête pencherait volontiers pour un suicide sauf que le défenestré s'appelle Tonna Decimo et que les journaux parlent déjà de la mystérieuse disparition d'un autre Tonna, Anteo.
«Deux frères au centre de deux affaires à quelques kilomètres de distance. L'un qui vole par la fenêtre, l'autre qui disparaît alors que sa péniche dérive le long du fleuve en crue. Il se figura le Pô et toute cette eau lui rappela qu'il pleuvait sans trêve depuis cinq jours. »
Les Tonna partagent beaucoup plus qu'un lien de sang : ils ont en commun un passé de militants fascistes pendant et après la seconde guerre. Et cette vallée de Pô a été un lieu important pour la résistance :
« Notre terre a été une zone de frontière, il y en avait qui s'enfuyaient et d'autres qui passaient le fleuve pour rejoindre leurs pairs. Des gens égarés et souvent peu dignes de confiance. Des fascistes de la République de Salò déguisés en résistants. Des résistants déguisés en Chemises noires, des personnes jouant un double jeu, des espions... Nous en avons vus de toutes les couleurs. »


Commence alors une enquête qui progressera au fil de la descente des eaux du Pô. Est-il possible que des faits ayant eu lieu cinquante années auparavant puissent avoir encore des conséquences ? La plupart des résistants sont morts. Les anciennes Chemises noires se sont rachetées une conduite et se sont rendues « fréquentables ». Le commissaire Soneri est obligé de remuer des tas d'ossements, des souvenirs douloureux. Et pendant ce temps les eaux qui baissent en dévoilant de plus en plus leurs secrets...

Le Fleuve des Brumes est une réussite absolue : au-delà de l'intrigue qui met face à face passé et présent dans un combat muet, l'écriture est absolument superbe ; la métaphore de l'eau, toujours présente et les descriptions somptueuses de cette vallée du Pô pleine de mystères constituent un véritable plaisir de lecture qui devrait convaincre même les lecteurs qui n'ont pas l'habitude du polar.
Mention spéciale pour les clins d’œil gastronomiques et oh combien appétissants !
Vivement le prochain Soneri aux éditions Agullo !


Le Fleuve des Brumes, Valerio Varesi, traduction Sarah Amrani, Editions Agullo 2016

Publié chez les Unwalkers!

vendredi 11 mars 2016

El pueblo unido jamas sera vencido, Condor, Caryl Férey


« Il faisait nuit le jour : des marées noires comme du charbon, qui vous salissaient les doigts. Le gras du gaz, filles du grisou.
Pour ça il en était mort par comités, tous les derniers ouvriers, des maigres à n'y plus voir, des emportés par le courant, des nés victimes qui n'avaient pas eu le choix, des qui n'étaient même pas au courant.
Les autres avaient suivi, les employés, les syndiqués.
Mais la casserole où on les avaient jetés accrochait... ils s'étaient mis à geindre, puis à crier... Pas malheureux pourtant jusqu'alors, ils avaient cru à leur part.
Fallait pas croire.
Enfin, ils n'étaient pas les seuls : d'autres encore avaient suivi, les petits cadres, les professeurs, c'était comme le charbon qui alimentait la locomotive, de l'extrait de croissance qui prendrait des directions hyperboles, de la machine qui s'emballe certifié pur capital... Des pauvres gens, qui avaient été carbonisés les premiers. »

André Jarlan, prêtre de l'Action Catholique Ouvrière est né dans l'Aveyron et meurt, abattu par balle, dans la « poblacion » de Victoria à Santiago en 1984. Son tort ? Aider les démunis, les opprimés, combattre le fascisme et la dictature, au Chili, sous Pinochet.

Victor Jara, artiste insoumis, est exécuté en 1973 au Stade National, en présence de plus de 5000 autres prisonniers politiques. La dictature n'a pas de limites, pas de marge, pas d'états d'âme. Elle est assoiffée de sang et de pouvoir. Et elle infiltre l'histoire par tous ses pores même lorsqu'on la pense anéantie. Les murs de Victoria, quartier obstiné en périphérie de Santiago, en témoignent encore aujourd'hui.

« La Victoria était la poblacion la plus pauvre de Santiago, celle où la répression s'était acharnée. Pour mater les révoltes, on l'avait plongée tête la première dans la misère, appliquant la technique du sous-marin des tortionnaires à une population entière. Une asphyxie. Quand la détresse menaçait d'exploser en émeutes, les carabiniers jetaient des grenades lacrymogènes par les fenêtres des bicoques, tiraient sur tout ce qui bougeait, les hommes, les femmes, les chiens. Soixante-quinze morts, un millier de blessés, six mille arrestations, La Victoria avait payé cher sa résistance à Pinochet. »
Victoria, pauvre, rebelle, insoumise, est l'un des personnages principaux de Condor. Derrière elle s'alignent Gabriela, Stefano, Esteban, Edwards, Patricio... autant d'histoires individuelles que la grande Histoire a emportés dans sa course folle.
Caryl Férey a le talent rare de nous obliger à nous intéresser à autre chose que nos pauvres nombrils. Avec lui on ne sait jamais où finit le documentaire et où commence la fiction... et c'est tant mieux, ça nous oblige à chercher.

Après Mapuche, Férey reste sur le continent latin. Prochaine cible, le Chili. Mais ce n'est pas le seul point commun avec le précédent roman, il y en a un autre, plus charnel, plus intime, que vous découvrirez à la lecture de Condor.

La toile de fond est politique, bien sûr. Les résonances du passé crèvent les tympans et font de nouvelles victimes. Le style est pourtant résolument poétique, peut-être plus que jamais, malgré la violence brute qui suinte à presque chaque page.

La trame du roman est bien celle d'un polar : des gamins tombent comme des mouches, une enquête officielle bâclée, une enquête officieuse qui déterre d'autre cadavres... Mais là ce n'est que le squelette de la narration. La chair, le sang, la matière, ce sont l'Histoire, les personnages qui vous font traverser des montagnes russes de sentiments contradictoires, une histoire d'amour magnifique, les amitiés sans concession et les vengeances implacables.

Je n'ai aucune envie de vous raconter l'histoire du Condor, ce sera à vous de la découvrir, il n'y a que de cette manière que vous apprécierez à sa juste valeur le retour de Caryl Férey. Il est assez exceptionnel. Et il sera en librairie le 17 mars prochain.

« Les gamins de la décharge étaient sans armes mais une lueur étrange perçait entre leurs paupières cernées de noir.
  • Regarde leurs yeux, Daddy, regarde comment ils ont faim.
L'ogre recula mais il était encerclé. Il ne voulait pas comprendre, pas encore. »

Condor, Caryl Férey, Gallimard Série Noire, mars 2016
Publié sur le site des Unwalkers.

mardi 26 janvier 2016

Corrosion, Neonoir, Folie mystique


« Je savais que ça risquait d'être la fin pour moi, mais je n'allais pas me rendre sans combattre, voyez-vous, j'avais le Père et le Soldat et le Rat Christ à mes côtés, la Sainte Trinité, alors j'utilisai le tisonnier pour faire voler en éclats la fenêtre de derrière, puis je fis passer mon corps, le verre brisé m'entailla la chair, et je les entendais, devant la porte d'entrée, et chaque mouvement de ma respiration était un hurlement terrifié, moi seul savais que chaque arbre était un cadavre assassiné, gelé pour toujours avec les membres distordus, moi seul savais que le ciel tourbillonnait d'esprits torturés et d'anges déchus, moi seul savais que la terre était prête à s'ouvrir et à m'engloutir dans sa gueule, et d'où venait cette musique, cette musique étrange, un doo-wop funeste provenant des enceintes détraquées d'un transistor. »

Jon Bassoff réussit l'exploit de rendre poétique un récit qui vous prend aux tripes. « Corrosif » ne se réduit pas qu'à un titre, ce n'est pas la pub mensongère d'un texte finalement facile ou surfait. 
Non : il se désintègre sous vos yeux en vous laissant grelottant, saisis de sueurs froides, en priant de toutes vos forces de ne jamais croiser dans votre vie un type comme celui qui s'adresse à vous pendant les 227 pages de ce roman.

Lorsque Joseph Downs, le narrateur, commence son récit, le piège se referme sur vous dès la première page : un pick-up en panne, au milieu de nulle part, « un bled paumé se trouvait juste un peu plus loin, entouré de derricks et de silos à céréales. […] La ville s'appelait Stratton, et n'avait rien de spécial. Juste des bâtiments en brique et des bungalows décrépis et des bicoques de pauvres, le tout posé au hasard par Dieu après deux semaines de beuverie. La vieille université se raccrochait désespérément à la vie. Supérette abandonnée, station-service abandonnée, motel abandonné. Des panneaux rouillés et des fenêtres condamnées. »

Joseph est une gueule cassée : vétéran d'Irak, son visage brûlé semble être l’œuvre du diable – c'est lui-même qui le dit ; peut-être n'a-t-il pas tout à fait tort. Il attire tous les regards pour mieux les rejeter dans l'instant qui suit. Répugnant.
Dans le bouge où il rentre prendre un verre ce soir là les réactions sont les mêmes. Il s'en fout. Et peut-être qu'il en serait resté là, avec sa bière et l'adresse d'un motel miteux pour la nuit, s'il n'y avait pas eu Lilith, « créée de l'argile ». Elle fait irruption dans le bar, carbure au whiskey-bière et se fait tabasser par son mari. Mais elle est coriace et ça plaît à Joseph qui intervient en chevalier servant.

Noir, noir je vous dis, ce roman : l'ambiance poisseuse, les cauchemars de Joseph, sa première nuit avec Lilith, tout est fait pour vous mettre mal à l'aise. Et vous en redemandez. La plume de Bassoff qui donne à son personnage une voix glaçante, coupante, qui vous raconte son histoire en n'oubliant aucun détail, même le plus abjecte, vous garde enchaînés jusqu'au bout.

Le Bien et le Mal n'ont aucun sens dans ce roman où la folie la plus terrible côtoie la mystique biblique, se l'approprie, pour finalement créer un monstre.


Vous pensez que la rencontre entre Joseph, le vétéran paumé et Lilith, la femme battue est le début de l'histoire ? Vous vous trompez. Allez voir !

Encore une preuve, s'il en fallait une, que Neonoir joue dans la cour des grands.

« Corrosion », Jon Bassoff, Traduction Anatole Pons, Editions Gallmeister, Collection Neonoir, 2016

Publié sur la page des Unwalkers



mardi 13 octobre 2015

Tu tueras le père grâce à la Bête Noire!


Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu un polar qui me tienne en haleine au point de tout oublier autour de moi. 660 pages en moins de deux jours... je pense que Tu tueras le père a largement rempli son contrat! J'en profite pour remercier Babelio grâce à qui j'ai découvert ce roman qui m'a rendue parfaitement asociale le temps de sa lecture!

On commence par un flashback, court mais efficace qui pose l'ambiance dans laquelle le lecteur baignera tout au long du roman: 
"Le monde est une paroi arrondie de ciment gris. Le monde est fait de bruits ouatés et d'échos. Le monde est un cercle deux fois plus large que ses bras écartés."
Vous ne sentez pas comme un début de claustrophobie? Remplissez vos poumons d'air parce que ce n'est que le début.
Le hameçon est lancé avec l'apparition au beau milieu d'une route départementale d'un homme en short qui tente d'arrêter les voitures. Epuisé, hagard, il peine à convaincre les deux agents qui le prennent en charge: sa femme et son fils de huit ans ont disparu sans laisser une seule trace. Un pique-nique familial finit en cauchemar.
Vous vous dites: une séquestration, une disparition, du déjà-vu? Vous êtes loin du compte. Je l'ai compris à mes dépens.
Inévitablement, l'homme sera le principal suspect. L'enquête officielle s'en contentera, même lorsque la femme sera retrouvée la gorge tranchée, même si la seule trace de l'enfant sera une paire de baskets suspendus à une branche non loin du cadavre de la mère.

C'est l'enquête officieuse qui nous intéresse. Car il y en aura bien une, menée par deux personnages atypiques, de ceux dont on a vite fini par s'attacher malgré (à cause de?) leurs failles.
Colomba Caselli, jeune commissaire abîmée par une précédente affaire, s'en remet doucement en esquivant tant bien que mal les attaques de panique qui la poursuivent depuis sa sortie de l'hôpital. Appelée par son supérieur, Alfredo Rovere, le plus haut gradé de la brigade mobile de Rome, elle se retrouve en charge de cette étrange affaire d'homicide et disparition:
" - Je dois court-circuiter Santini pour vous, dit Colomba, dégoûtée. - Il lui semblait observer Rovere se métamorphoser sous ses yeux, révélant un visage que non seulement elle n'avait jamais vu, mais qu'elle ne lui aurait jamais imaginé. -Pour votre carrière.
- Si les choses se passent bien, tu sauveras un enfant. Ne l'oublie pas.
- S'il est encore vivant et qu'il ne meurt pas entre-temps.
- Dans ce cas, ce sera la faute de celui qui aura mal mené l'enquête.
- De Angelis n'acceptera pas que je sois mêlée à cette affaire.
- Dans des conditions normales, il pourrait te faire suspendre ou te virer. Mais dans ta situation, si tu ne violes pas la loi, il n'a pas d'armes contre toi. S'il le faut, tu diras que ça a été une initiative personnelle parce que tu ne peux pas sentir Sentini, et ça s'arrêtera là." 
Pour épauler Colomba, Rovere a une idée toute trouvée: Dante Torre, connu surtout sous le nom de "l'enfant du silo". 
Sequestré pendant onze ans par un inconnu se faisant appeler "le Père", Dante ne supporte plus les espaces fermés et vit dans un appartement "à ciel ouvert". D'une intelligence hors du commun il est aussi criblé de manies et susceptible de se faire anéantir par ses angoisses à tout bout de champ. Par ailleurs, Dante Torre est toujours persuadé que son geôlier n'est pas l'individu qui s'est donné la mort suite à son évasion, au contraire, le véritable "Père" court toujours les rues et peut frapper à nouveau à n'importe quel moment.
Ce tandem un peu boiteux porte le roman de manière magistrale. On sent d'ailleurs le scénariste derrière le romancier puisque les dialogues empreints de cet "amour vache" que l'on rencontre souvent entre deux partenaires différents mais complémentaires sont souvent très drôles.
En revanche, les ressorts du polar sont extrêmement bien huilés car il est très difficile de savoir jusqu'où l'enquête (qui se transforme assez rapidement en cavale) va nous mener.

"Pendant ce temps, Colomba et Dante rampaient dans le tunnel. Pour être exact, Colomba rampait et poussait Dante, qui avançait par saccades les yeux clos, en tombant souvent le visage dans la boue. Après une dizaine de minutes, les murs de terre furent remplacés par du ciment, et Colomba comprit qu'ils étaient entrés  dans le collecteur. Là ils purent avancer à quatre pattes, tandis que l'air se faisait peu à peu plus pur et plus froid. Mais après un virage, ils se trouvèrent face à une marche de ciment qui fermait presque entièrement le tunnel. Dans l'espace libre entre la marche et la voûte se trouvait une plaque de métal qui semblait solide.
Colomba était terrorisée à l'idée que Santiago l'avait volontairement trompée. Bloqués devant et derrière, ils finiraient comme des rats pris au piège. L'attaque d'angoisse lui serra les poumons, et elle vit les ombres trembler à la lumière de la torche."
Il y a tout dans ce roman pour vous faire accrocher: l'intrigue qui, en se développant, montre des ressources insoupçonnées, les personnages faits de l'étoffe de ceux que l'on aimerait reccurents, les jeux politiques qui se font jour au fur et à mesure que l'on avance dans l'histoire. En bref, un très bon polar  qui vous provoquera des montées d'adrénaline jusqu'à la dernière page!

Tu tueras le père, Sandrone Dazieri, Editions Robert Laffont, Collection La Bête Noire, Traduction Delphine Gachet


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jeudi 27 août 2015

Les loups à leur porte: un premier roman qui ne doit pas passer inaperçu!

 



Voici un premier roman efficace et intelligent qui se fait déjà remarquer en ce début de rentrée littéraire et dont, je pense, on n'a pas fini d'entendre parler.

On ne sort pas indemne du roman Les loups à leur porte: déjà vous ne pourrez pas le lâcher avant la fin, prévoyez donc une nuit blanche. Ensuite, la palette de sentiments contradictoires que cette lecture vous fera éprouver risque aussi de vous laisser sur le carreau.
Si l'homme est un loup pour l'homme et que le Mal est inhérent à la nature humaine, sous la plume de Jérémy Fel on assiste à la naissance de ce Mal et en le lisant, on contemple, impuissants, son ombre.
" ... Il avait attendu qu'elle retourne dans la maison pour décamper, et, à peine revenu dans sa chambre, il avait ouvert le mémoire de Claire et l'avait parcouru sans trop comprendre ce qu'il lisait, à part qu'elle y parlait d'un homme qui avait tué ses propres parents en incendiant leur maison, puis qu'il avait violé et égorgé plusieurs jeunes femmes avant de disparaître dans la nature.
Il avait par la suite relu des dizaines de fois ce texte qu'il gardait à présent caché dans son armoire, effrayé et fasciné par cette histoire bien plus efficace que toute sa collection de Chair de poule réunie, et qui avait alimenté nombre de ses rêves. "
Les loups à leur porte est un puzzle sombre et néanmoins plein d'empathie. Chaque chapitre porte le nom d'un personnage différent et est concentré autour de celui-ci. L'unité de temps, tout comme celle de lieu volent en éclats et la seule linéarité que la narration permet est l'ombre que les personnages portent en eux où qui plane au-dessus de leur existence. Au fur et à mesure que nous avançons au coeur du roman, nous comprenons les liens qui les unissent, tous. Des Etats-Unis à l'Europe, des années '70 à nos jours, un jeu de piste qui serait maléfique sans la présence de quelques personnages auxquels on s'attache irrémédiablement et pour lesquels on va trembler jusqu'à la fin du récit.

Je n'en dirai pas plus. Sauf que je suis vraiment heureuse d'avoir eu la chance de découvrir ce nouvel auteur auquel je souhaite les plus beaux succès littéraires. 
 Les loups à leur porte, Jérémy Fel, Editions Rivages 2015

mardi 7 juillet 2015

UNE PLUIE SANS FIN, Du post-apocalyptique de qualité chez Super 8!

"L'ouragan Katrina n'était qu'un signe avant-coureur; après des années de catastrophes écologiques, le sud des Etats Unis, de l'Alabama au Texas, s'apparente désormais à un véritable no man's land. Plutôt que de reconstruire sans cesse, le gouvernement a tracé une frontière et ordonné l'évacuation de la zone. Le sud de la Limite est devenu une terre de non-droit ravagée en permanence par les tempêtes et les orages diluviens - un royaume sans électricité, sans ressources et sans lois.
Cohen fait partie de ceux qui, envers et contre tout, ont choisi de rester. Terrassé par la mort de sa femme et de l'enfant qu'elle portait, il s'efforce de panser ses blessures, seul avec son chien et son cheval."
Une pluie sans fin, Super 8 éditions


Je suis assez mauvais public lorsqu'il s'agit de récits "post-apocalyptiques" et, plus généralement, des histoires dont le facteur déclencheur est une catastrophe naturelle. Je ne sais pas pourquoi et surtout ce n'est pas la question. Tout ce que je peux dire c'est que je passe certainement à côté de plein de pépites à cause de ce "blocage". MAIS: je ne suis pas passée à côté du premier roman de Michael FARRIS SMITH, Une pluie sans fin, que nous devons aux Editions Super 8. Ca tombe bien parce qu'il ne faut surtout pas rater ce roman!
J'ai commencé par le feuilleter en librairie, j'avais lu des critiques qui m'intriguaient et puis Super 8, ça donne toujours envie!
Première chose: impossible de "feuilleter" ce livre. Vous plongez directement dans un autre espace-temps, humide, sombre, le bruit entêtant de la pluie dans les oreilles et vous tombez sur ce type, Cohen. Il a besoin de sortir, de quitter la pièce où, retranché, on ne sait pas depuis quand, il survit.
" Il enfila les bottes en caoutchouc abandonnés près de sa couchette, ramassa par terre son gros ciré et son bonnet puis les mit en allant ouvrir la porte d'entrée. La pluie le salua de son rugissement, l'air frais se rua sur lui, et l'anxiété qui suintait des murs à l'intérieur s'évanouit dans l'obscurité humide. Il sortit sous la véranda puis contourna la maison. des tapotements résonnaient par centaines sur sa capuche, l'eau lui montait jusqu'aux chevilles, des rayures d'argent fugaces se dessinaient dans le faisceau jaune de la torche. " 
Il sort donc, et moi aussi, une fois le bouquin acheté. Je voulais savoir à tout prix quelle était l'histoire de ce mec qui vit avec un chien et un cheval dans une maison entourée par la flotte. J'étais mordue.
" Il éteignit la lampe. Le bruit de la tempête se fondait dans celui du ressac, dont l'écume moutonnait sur le rivage. Un vent froid soufflait de la mer. Quand Cohen se défit de sa capuche, l'air et l'eau lui cinglèrent le visage. Il pencha la tête en arrière pour leur offrir son cou et ses oreilles. Dans des moments pareils, il sentait qu'elle était là, près de lui. Elle était la, quand seuls subsistaient la nuit et ce qu'elle avait aimé. Les yeux clos, il s'abandonna à la pluie pénétrante. Elle se tenait au bord de l'eau, les chevilles baignées d'écume salée, les cheveux dans la figure, les épaules rougis par le soleil. Il se laissa tomber en arrière, allongé sur la jument, les bras ballants, le double canon dirigé vers le sable mouillé, la torche oscillant au bout des doigts."
Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous êtes à côté de lui, impossible de ne pas sentir l'air salé, l'eau froide sur votre visage tandis que ce mec, prosterné devant un fantôme, prête allégeance aux éléments.
Les descriptions qui naissent sous la plume de Farris Smith sont proprement hallucinantes - comme dans "vous donner des hallucinations" - les paysages, les tableaux apparaissent devant vous comme par magie. Tous les sens sont mis à l'oeuvre et vous vous retrouverez presque dans les pompes de Cohen sans vous en appercevoir. Alors autant savoir de quoi il en retourne.
" La Limite avait été déclarée 613 jours auparavant. Une ligne tracée à cent quarante kilomètres du littoral, de l'Alabama à la frontière séparant Texas et Louisiane, en passant par le Mississipi. Une création géographique, synonyme de renonciation. On laisse tomber. Les tempêtes peuvent se garder le reste. Plus de réparations, plus de reconstruction. Des années d'ouragans cataclysmiques et un tournant climatique laissant présager une succession ininterrompue d'ouragans avaient précédé la déclaration. La Limite signait la défaite. "
Sous cette Limite, Cohen, élevé par un père qui avait passé sa vie à bâtir des maisons sur toute la côte, Cohen qui avait hérité de la passion constructrice de son père et qui l'avait mise en pratique à son tour, Cohen qui vit entouré aujourd'hui par les ruines de ces mêmes maisons. La seule qu'il s'efforce à maintenir debout est celle qui abrite les souvenirs... autrement dit les ruines les plus précieuses.
Nous apprenons le passé de Cohen grâce aux souvenirs du personnage que le narrateur fait surgir comme des petites interférences du passé dans la trame narrative et petit à petit le puzzle de sa vie se reconstitue naturellement au fil des pages.
Il est resté dans la maison qu'il partageait avec sa femme et où ils attendaient tous les deux l'arrivée de leur premier enfant, une fille. Il est resté seul, suite à la mort de sa femme enceinte. Il est resté veiller sur les souvenirs. 
Et après? On pourrait penser que c'est du déjà vu, un autre roman ou un film aurait déjà décrit ce même genre de personnage, une histoire semblante. Ce serait sans compter avec le talent incroyable de Farris Smith qui nous entraîne aux côtés de son personnage dans une course migratoire, du Sud vers le Nord, de la Nature vers une Culture toujours plus éloignée (la Limite bouge aux gré des tempêtes, le Système est impuissant face à ceux qui ont décidé de tirer profit de ce no man's land). Ce serait aussi sans compter avec les rencontres que Cohen fera, des personnages bien campés, forts, parfois haïssables, parfois salutaires. 
Et tout commence par un vol. A vous de voir la suite.

Une pluie sans fin soulève de nombreuses questions, à commencer par celle de la Limite: que fait-on lorsque l'on se trouve du mauvais côté? On tente de l'atteindre et de la franchir, fût-elle un océan.

"Une pluie sans fin", Michael Farris Smith, Super 8 Editions, 2015
(Magnifique) Traduction, Michelle Charrier


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