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dimanche 19 juillet 2015

INTERIEUR NUIT: Marisha PESSL, Rentrée littéraire Gallimard 2015

 Intérieur Nuit, Gallimard
J'ai jeté  un coup d'oeil sur les chroniques parues en marge 
d' Intérieur Nuit lors de sa sortie aux USA en 2013: soit on aime beaucoup, soit pas du tout. Quoi qu'il en soit, le roman de Marisha PESSL  ne laisse pas indifférent.

Pour situer les choses, le premier paragraphe, là où tout se joue:
" Que cela vous plaise ou non, nous avons tous une histoire avec Cordova.C'est peut-être une voisine de palier qui a trouvé un de ses films dans un vieux carton au fond de sa cave et, depuis, n'est plus jamais entrée seule dans une pièce obscure. Ou un petit ami qui s'est vanté d'avoir récupéré sur Internet une copie pirate de La nuit tous les oiseaux sont noirs et, après l'avoir regardée, a refusé d'en parler, comme s'il avait miraculeusement survécu à une épreuve atroce.
Quoi que vous pensiez de Cordova, que vous soyez obsédé par son oeuvre ou que vous y soyez indifférent, il provoque toujours une réaction. (sic!) Il est une fissure, un trou noir, un danger indéterminé, une irruption permanente dans notre monde surexposé. Il est caché, il rôde, invisible, dans les recoins les plus sombres. Il gît au fond de la rivière, sous le viaduc du chemin de fer, avec tous les indices manquants et les réponses qui ne verront jamais la lumière du jour.
C'est un mythe, un monstre, un mortel."
La première réaction que j'ai eue, ça a été de me demander "who the f... is Cordova"? Je ne suis pas une encyclopédie du 7e art, loin de là, et de toute manière, personne n'a la science infuse. La voix narrative est tellement... radicale que l'on finit par fouiller désespérement sa mémoire en espérant trouver ce fichu Cordova. Et l'on continue benoîtement  la lecture: sûr qu'au coin d'un paragraphe ça nous reviendra!
Bon ben voilà, ça y est: Cordova, axe central de la narration, vous a eus.
L'intrigue est annoncée via un article fictif du New York Times: "Ashley Cordova retrouvée morte à 24 ans". C'est l'un des points forts du roman de Marisha Pessl, elle ouvre en grand la porte de sa narration au web. Le texte est truffé d'articles, forums, liens Internet. L'encrage à la réalité s'effectue par cette pénetration du virtuel dans le récit littéraire. Et pour moi cela a marché: les éventuelles longueurs ou incohérences du texte sont "ressuscitées" grâce à la volonté d'éxogamie de l'auteur; elle va voir ailleurs. Et ça fonctionne, parce que cela interpelle le lecteur.
La mort d'Ashley Cordova remet en selle Scott McGrath, journaliste déchu pour avoir trop remué le "mystère Cordova" et narrateur de notre roman:
" Le 12 mai 2006, le journaliste maintes fois primé Scott McGrath a affirmé, lors de l'émission Nightline, que Cordova était le sujet de sa prochaine enquête. Pour lui, le réalisateur est un "prédateur - de la même veine que [Charles] Manson, Jim Jones et le colonel Kurtz", référence à l'exterminateur barbare d' Apocalypse Now. McGrath a ajouté: "Quelqu'un doit stopper Cordova à tout prix" Deux jours après la diffusion de l'émission, les avocats de Cordova ont décidé de poursuivre McGrath devant les tribunaux pour calomnie en réclamant un million de dollars de dommages et intérêts."

McGrath n'est pas au mieux de sa forme. Il est donc renvoyé de son  journal, Insider, rajoutez à cela une ex-femme splendide dont il est toujours amoureux, une petite fille qu'il voit de temps à autre et un penchant certain pour le pure malt.
Enquêter sur la mort de la fille du sulfureux Cordova sera sa mission. Appelez ça vengeance, résilience, peu importe... Mais c'est à ses côtés que nous avancerons dans l'univers du réalisateur le plus sombre et le plus méconnu de l'histoire du cinéma: j'ai nommé Cordova.

Stanislas Cordova, moitié-homme, moitié-mythe, mix de Kubrick, Argento et Hitchcock, avait donné sa dernière interview à la fin de l'année 1977 en faisant planner autour de lui depuis une épaisse couche de mystère. Ses films sont visionnés exclusivement de façon clandestine dans des endroits secrets dont les fans de la planète se refilent les coordonnées.
Les fans! Le forum le plus abouti, Blackboards, est hébergé par Tor, l'Internet Anonyme.
" Ce site est une réalité terrifiante. Un lieu de travail sacré. Une forêt dangereuse. Un endroit où vous pourrez évoquer et interroger tout ce qui menace et effraie votre famille, vos amis, votre religion, votre société. Un monde qui est à mille lieues du surfait et du commercial. Un lieu sale, inquiétant, chaotique, laid, fascinant. Un lieu qui ne comporte ni fond, ni murs. Ici, on ne se bat que pour accéder à quelque chose de valable. Quelque chose de vrai. Voilà ce que Cordova, dans toute son oeuvre, nous enjoint de trouver. Notre vrai moi. "
 McGrath sera accompagné tout du long du périple par Hopper, un jeune baroudeur au passé obscur et Nora, actrice en devenir à la dégaine excentrique, tous les deux rencontrés au début de l'enquête.

Flirtant avec le thriller, voir avec le roman fantastique, Intérieur Nuit souffre beaucoup de la comparaison avec La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, qui fait aujourd'hui office de référence dans le roman expérimental postmoderne. J'avoue, pour ma part, avoir lu La Maison des feuilles après le roman de Pessl ce qui m'a peut-être évité les jugements hatifs... S'il est vrai que le graphisme d' Intérieur Nuit avec tous les "objets rapportés" que le texte abrite, fait tout de suite penser au roman de Danielewski, tout comme la réfléxion autour de la création et plus précisément de la création de l'image, le récit de Marisha Pessl reste néanmoins linéaire, malgré quelques flash-backs rien de plus naturels. Dans  La Maison des feuilles, le texte s'enroule autour de lui même, tout en cercles, un serpent se mordant la queue. Les narrateurs sont multiples et le lecteur est souvent pris à parti. Chez Pessl le lecteur reste à sa place, un voyeur impuissant.
Le chapitre qui ferait le plus penser au roman de Danielewski serait celui où McGrath déambule dans la propriété de Cordova, propriété qui lui sert aussi de plateau de tournage: non seulement le journaliste se retrouve dans le décor des films mais il doit parcourir également des couloirs souterrains, oppressé par la certitude d'une présence malvéillante:
" J'avançai d'un pas; à présent, la flamme se consumait tranquillement. Pour la beauté du geste, je sortis la boussole de ma poche, curieux de voir dans quelle direction j'allais.
Je n'en crus pas mes yeux.
L'aiguille rouge était devenue folle; elle tournait dans le sens contraire des aiguille d'une montre.
Je secouai la boussole, mais l'aiguille n'arrêtait pas de faire le tour du cadran. "
Je pense qu'il y a surtout de nombreux clins d'oeil en guise d'hommage à La Maison des feuilles. En ce qui me concerne, l'ambiance générale m'a plus fait penser au Maître des illusions de Donna Tartt: l'esthète maudit, Cordova, et les légendes surnaturelles qui l'entourent, Ashley, sa jeune fille, pianiste surdouée morte dans de circonstances mystérieuses, McGrath, le journaliste, souvent naïf, souvent pataud... 
J'ai pris beaucoup de plaisir à la lecture d' Intérieur Nuit et je lui souhaite tout le succès qu'il mérite lors de sa parution, le 20 août prochain. 
 Intérieur Nuit, Marisha PESSL, Gallimard, Collection Du Monde Entier, Trad. Clément Baude. Parution 20 août 2015 

lundi 25 mai 2015

Un été 42, Une réédition chez La Belle Colère

Une île de la Nouvelle Angleterre, le vent, la plage, un visiteur qui revient sur des lieux depuis longtemps enfouis entre les plis de sa mémoire. Les chaussures à la main, ses pieds redécouvrant le sable maintes fois foulé des années auparavant, une chanson le rattrape....



... et trois silhouettes se dessinent au loin, se bousculant, s'appelant, trois revenants. Parmi eux, cet inconnu, chaussures à la main, Hermie, à 15 ans. Et nous voilà plongés jusqu'aux oreilles dans le fameux été '42.
Si l'incipit du roman est tellement cinématographique, ce n'est pas une coïncidence: Herman Raucher a écrit ce récit en même temps qu'il écrivait le scénario du film homonyme, sorti en 1971. La Guerre de Corée avait eu la peau de son ami d'enfance, Oscy, et Raucher entend lui rendre hommage, à sa manière, en partageant avec le monde les souvenirs de cet été qui les avait bouleversés tous les deux.

Une autre guerre préoccupait les esprits à l'époque, la seconde guerre mondiale, et nombre de jeunes américains y participaient. Les parents d'Hermie, Oscy et Benjie avaient décidé de s'éloigner du bruit du monde le temps des vacances sur l'île de Nantucket. Les trois garçons y sont inséparables.

" Ils s'étaient baptisés le Trio Terrible mais sans aucune raison définissable, essentiellement pour se gonfler un peu eux-mêmes, pour établir en quelque sorte leur place sur la planète. Ils étaient là, couchés sur la dune au-dessus de laquelle se dressait la vieille maison, Beau, John et Digby Geste, les Diables du Désert avec de l'acier dans le coeur et du sable dans leurs shorts. "

Sur la plage de l'été de ses quinze ans, le narrateur voit défiler le film de cette époque où lui-même "était douloureusement à cheval sur le fil de fer barbelé qui séparait l'enfance de l'état d'homme. Pour un psychologue le côté où il allait tomber était peut-être d'une évidence criante mais pour Hermie rien n'était plus douteux. "  
La tendresse du regard dont Herman enveloppe Hermie est l'un des points forts du roman. Non seulement il se met à la hauteur du gamin, mais il le couve, lui et ses deux amis, quel que soit le ridicule de certaines maladresses inévitables à l'âge adolescent. 
" Hermie était un spécialiste de l'inquiétude et de la souffrance. Jamais quelqu'un n'avait su souffrir et s'inquiéter comme lui. C'était merveilleux. "  Cette ironie bienveillante est une constante dans le récit et c'est elle qui dédramatisera nombre de situations parfois inconfortables. Le lecteur n'a d'autre choix que d'en rire, et on rit beaucoup en lisant " Un été 42 ", je vous le garantis!

Si Hermie est la raison, Oscy se trouve dans l'action, souvent brutale, toujours spontanée. "Oscy avait perpétuellement un air de méditer un tour, une chaleur indestructible et un genre bien à lui de virilité juvénile qui présageait un homme sûr de lui-même et à l'abri des intempéries. Oscy, c'était quelqu'un."
Hermie et Oscy, meilleurs amis, sont talonnés par Benjie, sorte de faire valoir gaffeur et innocent chez qui l'enfance préserve encore jalousement ses quartiers.
A eux trois, ils prennent à bras le corps la grande inconnue appelée Adolescence: leurs shorts en sont témoins. Dans leur course effrénée vers les premiers ébats amoureux ils vont se prendre les pieds dans un livre médical volée chez la maman de Benjie et qui leur dévoilera plus que nécessaire quant aux mystères du corps humain:
"Oscy attrapa le livre et se mit à hurler d'un ton dément: "Les préliminaires! On appelle ça les préliminaires! Tout le monde enlève ses vêtements et on commence les préliminaires! Alors il lui fait ça!" Il passait furieusement d'une photographie à l'autre : "Et elle, elle fait ça! Et lui il fait ça! Et ils se retrouvent tous les deux en train de baiser!" Il referma le livre d'un geste si sec qu'on aurait dit un mortier de tranchée: "Qu'y a-t-il de plus simple que ça!" Oscy était vraiment parti. Benjie était terrifié. Hermie était surpris. Mais Oscy avait complètement perdu la tête. Il arpentait le poulailler comme Groucho Marx en pleine crise. (...) Des larmes montèrent aux yeux de Benjie. Quelque chose d'autre monta dans le jean de Hermie. Oscy leur chef ne les trahirait pas. Aujourd'hui les préliminaires, demain le monde."
Ils rencontreront aussi de vraies filles, Miriam et Aggie, qui accompagnent Oscy et Hermie au cinéma lors de la première rencontre, ensuite à un pique-nique nocturne et mouvementé. Les scènes sont hilarantes et néanmoins extrêmement touchantes.
Mais le coeur du souvenir est la première histoire d'amour de Hermie. Car tout au long de cet été 42, une silhouette, un visage hanteront les pensées du jeune personnage. Elle, dont il ne connaîtra le nom que tardivement, elle, dont le mari est parti à la guerre, elle, qui de la hauteur de sa vingtaine est plus âgée que Hermie.
" La maison? La maison était celle où Elle habitait. Et rien, depuis le premier instant où Hermie l'avait vue, ni personne qui était passé sur son chemin depuis n'avait été pour lui aussi terrifiant et aussi troublant ou aurait pu faire plus pour le rendre plus sûr de lui, plus incertain, plus important et plus inexistant."

Un été 42 n'a rien à envier aux autres romans de la grande famille des "coming of age" - Tom Sawyer et Huckleberry Finn, Holden Caulfield, Daniel Price, ou plus récemment Theo dans le Chardonneret de Donna Tartt, tous des hommes en devenir aux prises avec les questionnements et les peurs liés à l'âge adulte. Je l'ai dévoré et il m'a fait passer du rire aux larmes à la rapidité d'une montagne russe. C'est le roman qui nous rappelle à toutes et à tous que l'enfant que nous étions n'est jamais très loin.


Un été 42, Herman Raucher, traduit par Renée Rosenthal
Editions de La Belle Colère, mai 2015