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dimanche 20 mars 2016

Fabrika, entre trafic et humanité


«  Andreï habite un bel immeuble près de la station Poshtova. Quatrième sans ascenseur. Il est ravi de m'héberger. Sa femme, Svitlana, l'est aussi. Et je passe en leur compagnie trois jours paisibles. Le modem que l'agence Safran m'a dégoté marche à merveille. J'ai sélectionné une petite dizaine de photos qu'elle n'a eu aucun mal à revendre. Pourtant les journaux s'intéressent peu à cette guerre. Aucun gros titre, uniquement quelques entrefilets ça et là. Andreï ne comprend pas. J'ai de mon côté plus l'habitude de ce genre de rejet. L'Ukraine n'est qu'à deux heures de l'Allemagne, et à trois de Paris, mais ce qui se passe ici n'intéresse personne. Qui connaît sa capitale, Kiev ? Avant de partir, j'ai été surpris du peu de publications à son sujet. Deux guides seulement existent sur l'Ukraine, quand on en compte vingt ou trente sur l'Italie, l'Espagne, ou la Russie. »

Durant la lecture de Fabrika je me suis retrouvée à remercier son auteur à plusieurs reprises d'avoir souligné avec autant de pertinence le symptôme « deux poids deux mesures » dont souffre notre bas monde.
En effet, dans ce thriller très bien ficelé, qui vous laisse à peine le temps de respirer, tellement le narrateur s'en prend plein la figure, la toile de fond géopolitique est le prétexte pour soulever un certain nombre de questions essentielles de notre époque.

Le sujet principal du roman : le trafic d'organes et ses inépuisables sources dans les zones de guerre, les territoires sinistrés, les populations pauvres. L'enquête que Charles Kaplan, le narrateur, se retrouve à mener, presque par hasard, à partir de Kiev, le conduira de plus en plus à l'est, en faisant une boucle par Prague, Budapest, Bucarest pour piquer droit vers la Turquie et ensuite la Chine.

J'aimerais beaucoup savoir combien de temps Cyril Gely a consacré au travail de documentation, l'enquête de Kaplan est absolument passionnante, même si le sujet donne froid dans le dos à plusieurs reprises, à chaque fois où l'on se rend compte du côté absolument abjecte d'une certaine nature humaine.


Entre ceux qui n'ont rien d'autre à vendre à part un morceau d'eux-mêmes, comme Lucian, le Roumain qui obtient 8000 euros pour un rein, unique possibilité pour accéder aux études d'architecture et ceux dont la vie ne tient qu'à un fil et qui payent 75 000 euros le même rein, à l'autre bout de la chaîne, d'autres qui se servent parmi les victimes de guerre, séisme, j'en passe et des meilleures pour abreuver un marché de plus en plus juteux, d'autres encore, quantités négligeables, SDF, prostitués, orphelins, invisibles, dont l'absence subite n'inquiétera personne mais contribuera à maintenir en vie de riches inconnus...

Mais Fabrika est d'abord un thriller et les nombreux rebondissements vous le rappellent constamment: le périple de Kaplan, le lecteur l'aura aussi dans les pattes une fois qu'il aura tourné la dernière page ! Les personnages, majoritairement des femmes (une dans chaque port ) parviennent à adoucir l'univers plombant dans lequel évolue le narrateur. Les ressorts romanesques sont très bien maîtrisés, c'est la partie agréable de la lecture, on se fait balader et on aime : on sursaute même parfois.
J'ai aimé la tendresse du regard que le narrateur pose sur les pays qu'il traverse : ici pas de clichés faciles ou de battements de cils enamourés devant un pseudo-exotisme fantasmé. Kaplan voit les pays à travers les rencontres qu'il y fait: Andreï et Raïsa, les Ukrainiens, Nina, Sofia, Lucian, les Roumains, Nuray Shafak et le professeur Eyüboglu en Turquie, la jeune Li-Ming en Chine. Chacun a une histoire qui est intrinsèquement liée à l'histoire de son propre pays.

« Je mitraille la scène sans savoir si ces clichés intéresseront Safran. Il y a un pas tout de même entre des photos de guerre et des tissus congelés. C'est certain que les seconds sont moins spectaculaires. Mais il me semble qu'on ne peut pas laisser passer ça. Ne rien dire, ne pas témoigner, serait criminel. Pour Sofia, que l'on sache est essentiel ! Elle compte sur moi.
Comme toujours c'est une lutte contre l'oubli. »

Last but not least : à travers Kaplan, Cyril Gely rend hommage à tous les photo-reporters dont le travail est rendu de plus en plus pénible par la quête irrationnelle du sensationnel dans les médias. Le traitement inégal de l'information en dépit des risques inouïs pris par les professionnels sur le terrain tient souvent de l'obscène.
Et c'est important de ne pas l'oublier.

« Là-bas, sur un conflit, tout est simple, plus de loyer à payer, plus de quotidien, personne ne vous dit ce que vous avez à faire. Votre job c'est de sauver votre peau et de ramener les plus belles photos. Car Safran veut du scoop ! Tout le monde veut du scoop ! En moyenne, la durée de vie d'un reporter s'échelonne sur cinq ans. Ensuite, neuf fois sur dix, il tombe en dépression, dans l'alcool, la dope, ou sur une mine. La guerre, ça vous change ou ça vous tue. »

Fabrika, Cyril Gely, Albin Michel ed., 2016

Publié sur le site des Unwalkers.






lundi 23 février 2015

L' AGONIE DU LOUP DE FER, Vilnius Poker







QUI :



VYTAUTAS VARGALYS
MARTYNAS POSKA
STEFANIA MONKEVI
GEDIMINAS RIAUBA ET /OU UN CHIEN
VILNIUS

AVEC QUI :



LOLITA BANYS
AHASVERUS
THEODORAS ZILYS
DES VARGALYS
DES GIEDRAITIS
DES MEMBRES DE PARTI
DE HAUTS MEMBRES DE PARTI



OU :



VILNIUS



QUAND :



A UNE EPOQUE OU L’ EUROPE ETAIT BICEPHALE

Si seulement l’homme finissait un jour par apprendre quelque chose de ses erreurs passées …
« Que l’Ukraine brûle… » titrait hier, 21 février 2015, le journal Le Monde dans son compte-rendu des manifestations moscovites anti-Maïdan.  L’auteur de l’article citait l’un des manifestants, 24 ans, pro-séparatiste, ancien combattant impatient de retourner casser de l’Ukrainien.
Pourquoi parler de l’Ukraine ? Parce que je sors de Vilnius Poker et parce que ce roman, dont la gestation a duré huit ans (1979-1987) m’a retournée, m’a laissée hébétée et ahurie devant les infos que dégueulent TV, Internet & Co. aujourd’hui, n’importe quel jour de ce début d’année 2015.

Vilnius Poker ou la lente descente vers la folie dans un monde où l’identité est annihilée au profit d’un dragon omniprésent, omniscient, omnipotent… à vous de le reconnaître.
Je ne ferai pas un résumé de Vilnius Poker, c’est un roman qui ne se « résume » pas. Parce qu’il ne se « résume » pas à une quelconque dénonciation du totalitarisme et de l’absurde, il vous entraîne avec lui dans un monde tellement halluciné, hallucinatoire qu’il en paraît irréel. Et pourtant.


Passée sous des corps étrangers, prise de force par les Allemands, offerte aux splendides vainqueurs de l’Armée Rouge, la Lituanie kanuk’ée, colonisée, inerte, grise est habitée dans Vilnius Poker par l’homo lithuanicus. Vous avez peut-être entendu parler, je l’espère, de l’homo sovieticus, ce triste produit du XXe siècle dont la descendance refuse de s’éteindre. L’équivalent lithuanien de l’époque est la personne qui agit de la même manière, le dogme et la conviction en moins. Il « ne croit en rien depuis le départ, mais il apprend à jouer le jeu dès son plus jeune âge. »
Il a l'oeil vide, l'homo lithuanicus, l'oeil vide et le visage plat. Il pue. Il transpire la peur.

"  Ici bas, tout homme capable de pensée logique est paranoïaque. La paranoïa coule dans nos veines. On se met immédiatement à soupçonner que l' on veut nous voler cette miette de sagesse et nous envoyer pourrir au fond d'un trou. On commence à voir des espions partout. Dès que l' on décroche le combiné, on est intimement persuadé d'être sur écoute. Et si on ne s'est pas levé du bon pied, on se met à croire que même nos pensées sont secrètement enregistrées."

L’ambiance du roman est une claque pour chacun des sens du lecteur. Vilnius, fière capitale à genoux, ploie sous l’odeur des feuilles moisies, le free-jazz qui résonne dans les ruines d’une ancienne église transformée en distillerie, perce le tympan, tout comme les pleurs des déportés vers la Sibérie, comme le silence des camps.
Il y a de l’amour aussi à Vilnius : brutal, multiple, sans issue. Les cartes ont déjà été distribuées et c’est la Faucheuse qui a la main.

Les personnages de Vilnius Poker évoluent dans un espace-temps mouvant, passé et présent se chevauchent au gré des souvenirs, des évènements qui font irruption dans leur quotidien à la manière des rêves... ou bien des cauchemars...
 Et chacun raconte sa version des faits: Vytautas Vargalys, le bien nommé, Martynas Poskacollectionneur-ethnographe, Stéfania Monkeviciuté, plante importée de la campagne lituanienne, Gédiminas Riauba, autre bien nommé, à l'odorat sur-développé.

Grâce à Monsieur Toussaint Louverture vous pourrez errer dans les rues de Vilnius, jouer cette partie de poker incroyable, apprendre, ouvrir les yeux, ouvrir les yeux....



Vilnius Poker, Ricardas GAVELIS, Monsieur Toussaint Louverture, mars 2015