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dimanche 7 juin 2015

La vie d'un autre, Puissions-Nous Etre Pardonnés




" Puisse ce roman ne jamais finir " j'ai prié au bout de quelques pages. Malheureusement, non seulement le roman a une fin, comme d'habitude, mais les 587 pages défilent à une vitesse absolument détestable. Que voulez-vous? A.M. Homes sait y faire. Elle vous balance un narrateur dont vous ne savez que trop penser, mi-figue mi-raisin, il faut bien vous faire un avis donc vous le suivez, ce fameux narrateur, Harold de son prénom, surtout lorsqu'il vous interpelle:
" Vous voulez la recette du désastre? "
Et voilà, malheureux, vous sautez pieds joints dans un récit qui vous interdira toute autre occupation jusqu'à ce que ce cher Harry vous le permette (à la fin du roman).

La vie de Harold est un peu plate: historien, spécialiste de Nixon, marié à une femme hyper-active, ses recherches font du surplace, ses étudiants se fichent de l'histoire moderne des USA et sa femme est mariée surtout à sa fiche de poste.

Pendant ce temps, le frère cadet de Harold, George, mène une carrière obscènement réussie dans le milieu de la télé. Grand magnat, grande gueule, grande maison, grande famille (femme et deux enfants).
Harold ne sait pas trop ce qu'il en est de sa vie. Pas sûr qu'il se pose la question. Il sait seulement que son frère ne fait pas bon usage de la sienne, de vie, même s'il a tout en grand.
Et puis ça dérape. Un Thanksgiving chez George, deux personnes sur  " les deux ou trois dizaines "  présentes se retrouvent dans la cuisine autour des restes de la dinde, Harold et Jane, la femme de George.
" J'étais debout dans leur cuisine à gratter la carcasse tandis que Jane faisait la vaisselle, des gants bleu clair au mains, les avant-bras plongés dans l'eau mousseuse. J'avais les doigts bien au fond de l'animal, du corps caverneux encore chaud dans lequel était tassé le meilleur de la farce. Je piochais du bout des doigts et portais la farce à ma bouche. Elle m'a regardé - moi et mes lèvres grasses, mes doigts recourbés dans ce qui aurait été le point G de la dinde si elle en avait eu un -, elle a sorti les mains de l'eau et elle s'est approché pour me coller un baiser. Pas amical. Non, un baiser sérieux, humide et lourd de désir. Aussi terrifiant qu'inattendu. "
Il s'en suit une aventure aussi fulgurante que passionnelle, que George arrêtera à l'aide d'une lampe de chevet qui mettra Jane d'abord KO et plus tard hors circuit.
Si les circonstances paraissent loufoques, l'écriture de Homes les rendent hilarantes:
" Qui est cette femme? demande la narrateur.
- Jane, l'épouse de mon frère.
- Avez-vous son permis de conduire ou une autre pièce d'identité?
- Son sac est au rez-de-chaussée.
- Des informations médicales utiles, allergies, pathologies particulières?
- Est-ce que Jane a des problèmes de santé? hurlé-je dans toute la maison.
- Elle s'est pris une lampe sur le crâne, répond mon frère.
- Autre chose?
- Elle prend tout un putain de tas de vitamines, dit George.
- Est-elle enceinte? demande le narrateur.

La question suffit à me faire flageoler. (...)"

Les ressorts humoristiques sont nombreux et nécessaires pour désamorcer nombre de situations qui sinon, seraient lourdes et donneraient une toute autre tournure au roman. Ils tiennent surtout au style narratif de l'auteur, au dialogues courts et frôlant souvent l'absurde.
C'est ainsi que notre narrateur mi-figue mi-raisin se retrouve dans les pompes de son frère: Jane décédée, George isolé, Harold se retrouve avec la tutelle des enfants, Nathaniel et Ashley, 12 et 11 ans, la tutelle de la fortune de son frère, un chien, un chat, une toute autre vie... Quitté par sa femme qui ne manque pas d'apprendre l'adultère, il devient père célibataire face à toutes les responsabilités inhérentes à ce rôle.
Et c'est là que le véritable récit commence: c'est à partir de ces nouvelles données que Harold Silver va découvrir qui il est véritablement.
Ce roman fait partie de ceux qui ont le don de remettre les pendules à l'heure: comment appréhenderait-on la vie si les cartes étaient redistribuées?
Non seulement A. M. Homes nous met devant des questions que l'on aurait peut-être peur d'envisager mais elle le fait tout en dressant un portrait sans concession de la société américaine 2.0. Le couple, la réussite, l'éducation, l'argent, le sexe, les mass-media, tout y passe et on en redemande!

Quant à notre narrateur, son histoire est fantastique! Son humilité et bienveillance aussi. A la fin on aimerait ne pas avoir à le quitter. Mais pour cela il faut d'abord que vous le rencontriez. Big up, Harry!

Traduction Yoann GENTRIC, ACTES SUD 2015

dimanche 25 janvier 2015

" LAVI PA FACIL " Laurent Gaudé




Cinq ans après le séisme qui a irrémédiablement meurtri Haiti, Laurent Gaudé rend justice à sa manière au peuple haïtien dans son dernier roman Danser les ombres .

Et c'est là, je pense, la première raison pour laquelle il faut lire ce livre: pour regarder dans les yeux les Haïtiens, tous les Haïtiens, les morts et les vivants.
On aurait l' impression que jamais il n' a été pardonné à Haïti d' être la première république indépendante majoritairement noire (1804 ).


Danser les ombres est une belle métaphore de l'histoire haïtienne: cela commence par l' espoir, il s' ensuit le rassemblement et peu de temps après, la rupture.
Et pourtant. L'espoir est précédé par l' apparition de l' esprit Ravage, " celui qui renverse la vie des hommes, écroule les existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes. " 
Et c' est sur Lucine qu' il posera son regard, Lucine qui avait abandonné Port- au- Prince cinq ans auparavant pour s' occuper de Nine, sa soeur, et des enfants de celle- ci, à Jacmel, leur village.
Lucine qui repart à Port- au- Prince pour annoncer la mort de Nine à un ancien amant. Et qui décide qu' il est temps que la vie reprenne son cours: " Elle était là, elle, au milieu de tout cela, et elle sentait qu' elle retrouvait non seulement sa ville, puante, grouillante, frénétique, mais aussi sa propre existence. Et alors, surprise elle- même de pouvoir le faire, elle sourit. "



 Danser les ombres  est un récit vivant de tous points de vue. Les descriptions de la ville de

 Port- au- Prince, les couleurs, les odeurs, la moiteur, les bruits, nous y sommes, nous aussi, les lecteurs, au milieu de ce brouhaha qui nous enveloppe et nous donne le tournis, à l' instar de Lucine:

" La tête se mit à lui tourner. Elle était asaillie par un déluge de couleurs, rouge,  jaune, vert, orange, des peintures des voitures, des décorations des bus. "



Ancienne étudiante militante durant les mouvements qui demandaient le départ du président Jean- Bertrand Aristide au début des années 2000, Lucine retrouve un nouveau foyer à Port- au- Prince: un noyau de résistants, tous différents les uns des autres mais unis par le goût de la vie et de la politique.



Saul, faux médecin, meurtri dans son âme et dans sa chair durant les violences qui avaient suivi le départ du président Aristide en 2004, traîne sa patte folle dans les bidon- villes pour soigner les oubliés. Le Vieux Tes, quatre-vingts ans, communiste, humaniste, ancien patron de bordel, Chez Fessou, où les hommes continuent encore à refaire le monde. Domitien Magloire, dit Pabava à cause de ses silences, qui avait combattu Duvalier fils et avait connu les violences des tontons macoutes dans leurs geôles. Sénéque, le facteur, meilleur ami de Pabava. Jasmin Lajoie, quarantenaire éternel séducteur de ces dames, à condition qu' elle soient mariées: surnommé Mangecul, " était en effet le seul à utiliser Fessou comme un bordel. " Bourik Travay, le plus jeune, vingt- cinq ans, timide travailleur partout où la possibilité se présente depuis ses douze ans.

Tout un monde. Une famille.
Et puis il y a Firmin Jamay, le taxi. L' une des scénès les plus fortes du roman est la rencontre du bourreau avec sa victime. Le télescopage des souvenirs respectifs: 
" Le visage du grand homme en veste, là, découpé comme il l' est dans le rétroviseur ( ... ) Il lui semble qu' il le reconnaît... ( ... ) Oui. C' est lui... Tout lui revient. Il a, soudainement, un goût âpre dans la bouche... Ses mains lui font mal. Il se souvient: le sang, les phalanges en sang, la mémoire de la douleur, physique. Il se souvient. La petite pièce exiguë. Avec une ampoule seulement. L' odeur d' urine. La chaleur étouffante. "
Et en face: " En passant devant la voiture, il avait pris tout son temps et avait plongé le regard sur le conducteur, sans s' arrêter. Et maintenant il avait peur. ( ... ) Il revoyait cette cave, sans fenêtre, avec une serpillière au sol qui ne servait à rien, les murs humides de sang et de l' eau qu' on y jettait à grandes bassines. "




Le 12 janvier 2010. " Hier, comme aujourd'hui, les hommes vivaient. ( ... ) Personne n' avait remarqué que le monde animal tendait l' oreille, tandis que les hommes, eux, continuaient à vivre. "

Nous savions que ce moment finirait par arriver. Nous avons rencontré tous les personnages, nous nous sommes pris d' affection pour certains d'entre eux. Et nous allons maintenant les suivre dans les décombres d' une ville que la terre a décidé d' avaler.
Sur la deuxième partie du roman plane l' ombre du vaudou: une fois la terre ouverte, vivants et esprits se côtoyent, se frôlent, se parlent. Les pages qui décrivent Port- au- Prince sont magistrales dans leur désespoir. Une question perdure: 


" Ils pensent à la même chose, sans se le dire. Toutes ces années de combats, de Duvalier père et fils à Aristide, jusqu' à l'opération Bagdad, toutes ces années où il avait fallu s' arc- bouter contre la tyrannie et l' ignorance et tout cela pour quoi?... Pour arriver à ce jour?... "
 Pour mémoire, d' après l'Organisation Internationale pour les Migrations, il existe encore aujourd' hui à Haïti plus d' une centaine de camps de réfugiés. Nous sommes en 2015.
Merci, Laurent Gaudé!


Danser les ombres  fait écho au manifique roman de Yanick Lahens paru l'année dernière aux éditions Sabine Wespieser et couronné par le prix Femina:  Bain de lune . 
L' histoire d' une rivalité entre deux familles, Les Lafleur et Les Mésidor est aussi le prétexte pour parler des années sombres où Duvalier et consorts ont mis à feu et à sang le peuple haïtien.

Lorsque vous irez chercher le roman de Laurent Gaudé, pensez à y ajouter aussi  Bain de lune , ce magnifique hommage à la culture créole!


Danser les ombres , Laurent Gaudé, Actes Sud, 2015

 Bain de lune , Yanick Lahens, Sabine Wespieser, 2014