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lundi 21 mars 2016

Bull Mountain, Une magnifique pépite très très noire chez Actes Sud



« Pour la dernière fois, dit Hal. Fais demi-tour, monte dans ta caisse et oublie-moi, ou je te jure, Clayton, que je balance ton cadavre dans le ravin en pâture aux ratons laveurs.
Clayton n'entendit pas vraiment la menace car il essayait de se rappeler quand son frère l'avait appelé par son prénom pour la dernière fois. Ça remontait à l'époque où ils étaient gamins. Il soutint le regard de Halford et n'y vit rien d'autre qu'une rage vaine qui bouillonnait comme les nuages noirs que les vieillards avaient dû voir.
[ … ] Hal était toujours le mec qui pouvait s'asseoir et siffloter tranquillement pendant que ses ennemis étaient en train de brûler vifs attachés à un arbre à cinq mètres de lui. Clayton était presque prêt à croire que son frère pourrait le tuer lui aussi. »

26 chapitres valsés presque sur un pas en avant, l'autre en arrière. Une valse temporelle sombre et poisseuse que les habitants de Bull Mountain commencent pour vous en 1949 sous la houlette d'un narrateur omniscient qui dirige l'orchestre d'une main de maître.

26 chapitres qui, de décennie en décennie, laissent tomber les linceuls qui enveloppent le clan Bourroughs depuis le crime originel qui aura fait d'eux une lignée maudite.

Un seul parmi eux a eu le courage d'essayer de briser les chaînes : Clayton Burroughs, dernier de la lignée. C'était sans compter avec la malédiction irréversible qu'un fratricide impose à la famille qui en est frappée.

Clayton est devenu shérif dans la vallée surplombée par la montagne où ses frères, comme auparavant leur père et leur grand-père, règnent en maîtres tout-puissants. Le trafic d'alcool a seulement été remplacé depuis par celui de cannabis et de méthamphétamines. Les Burroughs et leurs sujets forment une petite armée autogérée. Leur came se déverse sur plusieurs états, leurs partenaires privilégiés se trouvent en Floride. Personne ne touche aux Burroughs, encore moins le frère qui a choisi le camp ennemi.

« Parce que tu crois que je suis venu pour papoter ? J'en ai fini de parler avec toi. La seule raison pour laquelle tu es encore dans cette vallée à jouer au shérif, c'est parce que je le permets. Si tu es encore en vie, c'est parce que je le permets. Tu penses avoir du pouvoir ? Tu penses que tu peux me la faire à l'envers ? T'as pas idée du pétrin dans lequel tu t'es fourré, frérot. »

Naître et grandir dans une pareille famille ne vous laisse pas en sortir indemne. Clayton arrive à maintenir un équilibre assez précaire grâce, entre autres, à Kate, sa femme, une belle femme coriace qui est déterminée à faire suivre une autre route à l'éventuel prochain descendant Burroughs. Comme tous les hommes dans sa famille, Clayton a l'alcool mauvais. Mais il arrive à rompre même ce lien malté et le jour où nous le rencontrons, cela fait un an qu'il préserve son abstinence.

Simon Holly, agent de l'ATF, débarque un jour dans le bureau du shérif pour lui laisser entendre qu'il y aurait une possibilité de faire sortir de la course le dernier frère Burroughs en vie, sans trop de casse. A Clayton de se charger des négociations.

Sur ce premier plan narratif situé en 2015, se greffent des flash-back qui déconstruisent le passé des Burroughs jusqu'à ce que nous, lecteurs, soyons en mesure de le reconstruire pour mieux saisir les enjeux du présent.

Rye, Cooper, Gareth, Halford, Clayton, autant de branches sur un tronc pourri par la racine. La question est : y a-t-il une possibilité de rédemption ? Comment dépasser sa condition lorsqu'elle est marquée par le sceaux du péché originel ?

En lisant ce roman, ces questions tourneront sans cesse dans votre tête parce qu'ici tout a un sens et plus vous avancerez dans la lecture, plus vous comprendrez la profondeur de ce sens.

Bull Mountain est un roman d'une noirceur magistrale. Brian Panowich a très bien fait de se mettre à l'écriture, son talent est indiscutable. On a dû le lui faire savoir d'ailleurs, il est en train de préparer la suite de ce premier opus ! Et ça, c'est une super nouvelle.

« Elle songea plusieurs fois à changer de direction, à partir vers un nouvel endroit. […] Elle maintint le cap vers Bull Mountain. C'était chez elle. »


Bull Mountain, Brian Panowich, Trad. Laure Manceau, Actes Sud 2016
Publié sur le site des Unwalkers



dimanche 6 septembre 2015

Notre désir est sans remède. "Frances Farmer will have her revenge on Seattle"


Si la rentrée littéraire avec son nombre hallucinant de titres lâchés au coup de pistolet du 20 août vous a fait tourner la tête et que vous soyez passés à côté de ce roman, il est grand temps d'y remédier.

La vie de Frances Farmer racontée par Mathieu Larnaudie se situe à l'extrême opposée du biopic vulgaire bâti sur des anecdotes sulfureuses et voyeuristes. La finesse de l'analyse, la sobriété de l'écriture, l'encrage dans une solide documentation historique constituent les fondations d'un texte magnifique qui rend justice à cette sublime femme qui a eu le tort de refuser d'être juste un "canon de beauté".
Le roman s'ouvre sur l'image de Samuel Goldwyn, sur ce dieu tout puissant qui régit à l'époque la "naissance des stars". Le self-made man dans toute sa splendeur, celui qui a fait braquer le premier la lumière sur Frances Farmer: "I'll make you a star."
Nous ne tarderons pas à découvrir que le monde de papier glacé et ses habitants n'intéressent pas tant que cela la jeune Frances. On la découvre plus ennuyée qu'autre chose lors d'une fête après tournage, tandis qu'autour d'elle la soirée bat son plein:
"Par moments, elle semblait brusquement se rappeler qu'elle était ici en présence de certains personnages dont la moindre appréciation pouvait revêtir une importance cardinale pour sa carrière, et qu'à leurs côtés il lui fallait faire bonne figure, se montrer à son avantage: elle se raidissait un peu, étirait le cou, mettait sa poitrine en valeur, remontait discrètement une bretelle de sa robe qui pourtant n'avait pas glissé, maîtrisait mieux son rire qui devenait alors plus espiègle et moins éclatant, plus affable et moins sardonique, plus enjôleur et moins massif. Bientôt elle oubliait sa vigilence et ses efforts, se laissait porter par le brouhaha ambiant, la circulation des corps dans la pièce, l'alcool et la chaleur, les conversations qui gagnaient en volume sonore au fur et à mesure que les verres et la chaleur."
Mais pour pouvoir continuer à faire ce qu'elle aime, à savoir jouer, il lui faut tenir un rôle de composition en permanence, être autre chose que Fraces Farmer.
Dans le chapitre suivant, Dieu meurt à Seattle - 1931-1924, (car la construction du roman n'est pas chronologique), on découvre le premier fait d'armes de la jeune Frances. Elle a seize ans lorsqu'elle participe à un concours national d'écriture et présente devant une salle horripilée son texte, Dieu meurt. Elle gagne le concours, la haine de toute la communauté et une photo dans le journal local.
"Elle etouffe une envie de rire: ce qu'écrit une lycéenne de seize ans n'est pas si sérieux ni si important  qu'il mérite de tels emportements. (...) Les élucubrations d'une gamine, Dieu saura bien s'en remettre; et si vraiment il croit bon de prendre ombrage de si peu, c'est qu'alors il est plus chancelant encore que le texte ne le dit."
On la voit devant le public furibard, tenir tête sobrement, sans fléchir, sans bégayer. C'est l'Amérique des années 1930, bigote et épouvantée par les flammes de l'enfer face à une adolescente qui la défie avec brillance. Nous devinons déjà l'actrice et la femme de tête qui se réveille en elle.
Il y a là une phrase qui m'a marquée et qui peut faire office de prémonition: "Si Dieu était mort, penserait Frances en fin de compte, c'était de s'être laissé portraiturer, et s'était d'être un dieu de narration." Or, qu'est-ce une star si ce n'est être un "dieu de narration"? Fantasmées jusque dans leurs vies privées, les célebrités meurent à la fin de chaque rôle qu'elles interprètent. 
En dehors des films, la narration continue grâce aux photographes et aux journalistes: l'une des scènes les plus émouvantes du roman est celle où Frances, arrêtée pour non respect du black-out (l'Amérique a peur de se faire bombarder), conduite en état d'ivresse, et caetera, est photographiée de la manière la plus minable qui soit. Elle ne peut plus se défendre.
"... mais le flic tenait bon, ne relâchait son étreinte à aucun moment, si bien que, dans la confusion de ses contorsions de forcenée, dans la furie de cette bataille inepte, la veste de Frances s'ouvrait, sa chemise se fendait, sa jupe remontait, découvrant le haut de ses bas de nylon et de ses cuisses, et que le photographe n'eut pour saisir la scène qu'à se poster à quelques pieds d'elle, à la mettre en joue, à poser même un genou sur la dalle pour mieux viser, à attendre que l'actrice enragée et le colosse qui l'emportait parviennent à son niveau, et à déclencher."

On l'aura compris, Frances Farmer est une femme libre et entend le rester. Pas de revendication ni de message autre que la vie et le jeu. C'est l'amour du jeu qui la pousse sur les planches de Broadway, c'est l'amour du jeu qui lui fait refuser l'image de pacotille à laquelle elle est sans cesse renvoyée à Hollywood. Qui fera sa mère dire qu'elle ne peut qu'être "mentalement déséquilibrée" et qui lui vaudra cinq années d'hôpital psychiatrique.

Le regard attentif de Mathieu Larnaudie est omniprésent, comme s'il voulait protéger son personnage des affres qui l'accableront. D'ailleurs il est là, jamais très loin, comme la fois où Frances l'adolescente va au cinéma accompagnée par sa mère:
"Abritées chacune sous son parapluie (dans les parages, il pleut à peu près tout le temps), mère et fille viennent prendre leur place dans la file des spectateurs, autrement dit se mêler à nous autres qui, en attendant l'ouverture des portes pour la prochaine séance, tentons comme nous le pouvons de nous protéger de l'averse..."
Grâce à ce regard protecteur, nous nous sentons nous aussi plus proches de cette jeune femme dont le rire rauque raisonnera encore dans nos oreilles même après avoir fini ce roman.
"En d'autres mots - tant que nous en sommes à ce rapide tableau, à ces hypothèses en abrégé - il n'est pas invraisemblable qu'à l'anonymat de l'homme des foules - celui-là même qui combat dans la Meuse et qui trime dans les fabriques, tour à tour chair à canon et chaîne tayloriste - réponde précisément l'avènement de la célebrité absolue. Qu'à l'individu  indifférencié, noyé dans la masse et les cadences répétitives de la standardisation, fasse pendant la distinction suprême, l'élection mystérieuse, l'apparition de la star hollywoodienne."

Notre désir est sans remède, Mathieu Larnaudie, Actes Sud 2015 

 

Otages Intimes. No man is an island

"Irène se dit que si l'homme qui l'attendait dans les collines était là aujourd'hui, elle lui dirait oui. Le deuil, elle n'en veut plus depuis longtemps. Et s'il est trop tard pour lui dire, il n'est pas trop tard pour qu'elle se le dise, à elle. Elle regarde les oiseaux affairés à leur nid entre les tuiles du toit. Chaque année il est patiemment reconstruit puis il sera quitté à nouveau. Dans un autre pays, lointain, un autre nid, pour les mêmes oiseaux.
Irène pense aux mères qui n'ont pas la chance de voir revenir leurs enfants pris dans d'autres combats. Elle voudrait poser son front sur le front de chaque mère qui n'attend plus." 

Depuis que j'ai refermé Otages Intimes, le dernier roman de Jeanne Benameur paru aux Actes Sud en août 2015, j'y pense en tant que pièce de théâtre. Il s'agit d'un roman intime, le titre n'est pas dû au hasard... 
Etienne, photographe de guerre est enfin libéré après une période de captivité dans un pays en conflit. Il est au centre de la narration, otage. La première scène du premier acte, c'est lui, dans l'avion du retour. Tiraillé entre la joie ("libre"), le sentiment d'insécurité (et si ce n'était qu'une sombre farce?), les images de violence et de désespoir que sa rétine de photographe a gardées intactes, vivantes, Etienne est dans un entre-deux. Otage.
"Il regarde les nuages au-dessus de lui. Il voudrait voir apparaître la terre, des maisons, des champs, quelque chose qu'il reconnaisse, qui le sauve de tout ça. En même temps au fond de lui il y a une zone pétrifiée qui préfère les nuages, encore.
Tant qu'il est assis dans l'avion il n'a besoin d'être personne."
Autour d'Etienne gravitent les personnages qui constituent sa vie et leurs propres vies: Irène, la mère, Emma, l'amour passé, Enzo et Jofranka, amis d'enfance et frères de sang, leur village.

J'imagine pour la deuxième scène, Irène qui se prèpare à faire le voyage pour accueillir son fils à l'aéroport. Loin du battage médiatique, loin des interminables et mesquins  discours politiques, elle a toujours su qu'Etienne lui reviendra. Un homme de perdu dans une vie suffit, elle ne perdra pas son fils en plus.
"Elle tient dans la conviction qu'elle n'a pas lâchée depuis tous ces mois: elle le reverra, vivant et elle, encore vivante. C'est comme ça. Et c'est comme ça qu'elle a tenu tous ces mois, loin des caméras et des interviews. Personne n'a réussi à forcer sa porte ni son silence."
Pour la troisième scène j'ai retenu Emma. La libération inespérée d'Etienne lui rappelle leur séparation, sa culpabilité, son impuissance devant des attentes successives. Des bras qui refusent l'étreinte. Elle aussi se prépare à aller le voir à l'aéroport.
"Il rentre. Il est vivant et elle, elle devrait retourner à sa vie, délivrée."
Il s'en suit le deuxième acte. Toute l'action se passera au village de l'enfance, là où tout avait commencé. Etienne y retrouve la maison, ses amis, la forêt, la musique. Et commence à retrouver les mots.

Il y a dans le regard de Jeanne Benameur une telle tendresse pour ses personnages que le lecteur demeure subjugué, attentif au moindre signe de tristesse ou, au contraire, au moindre sourire qui naît dans les lignes de ce roman.

Otage au sens propre du terme comme Etienne ou otages des souvenirs, des non-dits, ils tentent tous de s'en libérer, en douceur.

C'est le cheminement vers la libération personnelle, individuelle, que Jeanne Benameur raconte dans Otages Intimes, mais aussi l'importance déterminante qu'a l'Autre dans ce cheminement. 
Un roman beau et profond, annonceur d'espoir.

Otages Intimes, Jeanne BENAMEUR, Actes Sud 2015

dimanche 30 août 2015

Boussole. "Du soi dans l'autre". Rentrée littéraire Actes Sud 2015

"Il n'y a pas de lieder "orientaux" de Beethoven en dehors des Ruines d'Athènes de l'horrible Kotzebue. Il y a juste la boussole. J'en possède une réplique - enfin un modèle approchant. Je n'ai pas souvent l'occasion de m'en servir. Je crois qu'elle n'est jamais sortie de cet appartement. Elle marque donc toujours la même direction, à l'infini, sur son étagère, le couvercle fermé. Assidûment tendue par le magnétisme, sur sa goutte d'eau, la double aiguille rouge et bleue marque l'est. Je me suis toujours demandé où Sarah avait trouvé cet artefact bizarre. Ma boussole de Beethoven montre l'est. Oh ce n'est pas juste le cadran, non non, dès que vous essayez de vous orienter, vous vous apercevez que cette boussole pointe vers l'est et non pas vers le nord." 

Boussole est un roman doux. Chaloupés par une nuit d'insomnie, les souvenirs de Franz Ritter déferlent en glissant de Vienne à Istanbul, d'Alep à Téhéran, de  Palmyre  à Damas... Inquiet par son état de santé, ébranlé par un courrier reçu dans la journée, Franz passe une nuit blanche aux accents proustiens, balancé entre la mélancolie du passé, l'agacement dû à la maladie et à l'absence du sommeil et l'image de Sarah qui flotte dans tous les objets de son appartement.

Musicologue orientaliste, Franz est épris de Sarah, de sa fougue et de son érudition depuis le colloque où il l'avait rencontrée, des années auparavant:
" ...il est vrai que nous avions immédiatement sympathisé, Sarah et moi, même sans goules et coïts surnaturels, pris tous nos repas ensemble et détaillé longuement les étagères de l'étonnant Joseph von Hammer-Purgstall. Je lui traduisais les titres allemands qu'elle déchiffrait mal; son niveau d'arabe, bien supérieur au mien, lui permettait de m'expliquer le contenu d'ouvrages auxquels je ne comprenais goutte et nous sommes restés seuls longtemps, épaule contre épaule, alors que tous les orientalistes s'étaient précipités vers l'auberge, de peur qu'il n'y ait assez de patates pour tout le monde - je la connaissais depuis la veille et déjà nous étions l'un contre l'autre, penchés sur un vieux livre... "
Si Franz est amoureux de l'Orient et intéressé par toutes les influences de celui-ci sur la musique classique, Sarah est une humaniste passionnée par la culture orientale dans toutes ses manifestations et portée par une quête continuelle de l'altérite.  
C'est grâce à sa présence, à son insatiable curiosité que Franz prolonge son périple, toujours plus à l'est, sur les traces des aventurières si chères à Sarah et dont le lecteur découvre les portraits au fil des pages.
Annemarie Schwartzenbach, journaliste-archéologue qui débarque à Alep en décembre 1933, Lady Hester Stanhope, "femme au destin exceptionnel, disait-elle et je peux comprendre sa passion pour cette dame dont les motivations étaient aussi mystérieuses que le désert lui-même: qu'est-ce qui poussa Lady Hester Stanhope, riche et puissante, nièce d'un des hommes politiques les plus brillants de l'époque, à tout quitter pour s'installer dans le Levant ottoman, où elle n'eut de cesse de gouverner, de régenter le petit domaine qu'elle s'était taillé, dans le Chouf, entre druzes et chrétiens, comme une ferme du Surrey?", Marga d'Andurain, née à Bayonne et qui après avoir connu le Caire, le Damas, s'installera à Palmyre avec son mari avant de décider de devenir la première femme européenne à se rendre en pélérinage à la Mecque; ou encore Lucie Delarue-Mandrus, poétesse et romancière éprise de l'Orient, qui y voyagea entre 1904 et 1914 et dont le dernier livre s'appelle "El Arab, l'Orient que j'ai connu".
Oui, Boussole est un roman riche en références, en informations, une encyclopédie qui recense l'énorme influence de l'Orient sur la civilisation occidentale. Mais c'est avant tout un manifeste humaniste. Rappeler la mesquinerie contemporaine et l'ignorance qui caractérise si bien la société occidentale aujourd'hui, nécessitait bien des arguments solides. Et Mathias Enard les fournit, à sa façon. Dans une atmosphère ouatée, celle de la nuit où tout le monde dort autour de Franz, l'insomniaque qui ne peut ni fermer les yeux, ni oublier, avec, en musique de fond les grands noms de la musique classique, on ne peut que se laisser embarquer et découvrir la magie de l'altérité.
Au lieu de se sentir "écrasé" par le côté érudit du roman, comme j'ai pu le lire ici et là, je pense qu'il faudrait prendre Boussole pour un cadeau: celui qui permet d'apprendre et de s'enrichir, peut-être de changer, en tout cas de s'ouvrir. N'est-ce pas le but premier de la littérature? Je me suis perdue entre ses pages et j'ai adoré me perdre, chaque ligne respire la bienveillance de l'auteur. Même lorsqu'il se moque gentiment de son narrateur (on le sent) dans les petites mesquineries de celui-ci, dans son attitude souvent prise de court devant l'enthousiasme ravageur de Sarah.
Et j'ai adoré le cri du coeur qui traverse tout le roman et qui se résume dans ce paragraphe:
" Entretemps, il y avait eu Félicien David, Delacroix, Nerval, tous ceux qui visitèrent la façade de l'Orient, d'Algésiras à Istanbul, ou son arrière-cour, de l'Inde à Cochinchine; entretemps, cet Orient avait révolutionné l'art, les lettres et la musique, surtout la musique: après Félicien David, rien ne serait comme avant. Cette pensée est peut-être un voeu pieux, tu exagères, dirait Sarah, mais bon Dieu, j'ai démontré tout cela, j'ai montré que la révolution dans la musique au XIXe et au XXe siècle devait tout à l'Orient, qu'il ne s'agissait pas de "procédés exotiques", comme on le croyait auparavant, que l'exotisme avait un sens, qu'il faisait entrer des éléments extérieurs, de l'altérité, qu'il s'agit d'un large mouvement, qui rassemble entre autres Mozart, Beethoven, Schubert, Liszt, Berlioz, Bizet, Rimski-Korsakov, Debussy, Bartok, Hindemith, Schönberg, Szymanowsky, des centaines de compositeurs dans toute l'Europe, sur toute l'Europe souffle le vent de l'altérité, tous ces grands hommes utilisent ce qui leur vient de l'Autre pour modifier le Soi, pour l'abâtardir, car le génie veut la bâtardise, l'utilisation de procédés extérieurs pour ébranler la dictature du chant de l'église et de l'harmonie...."
Voilà. A lire.
Merci, Mathias Enard!

Boussole, Mathias Enard,  Actes Sud 2015


dimanche 7 juin 2015

La vie d'un autre, Puissions-Nous Etre Pardonnés




" Puisse ce roman ne jamais finir " j'ai prié au bout de quelques pages. Malheureusement, non seulement le roman a une fin, comme d'habitude, mais les 587 pages défilent à une vitesse absolument détestable. Que voulez-vous? A.M. Homes sait y faire. Elle vous balance un narrateur dont vous ne savez que trop penser, mi-figue mi-raisin, il faut bien vous faire un avis donc vous le suivez, ce fameux narrateur, Harold de son prénom, surtout lorsqu'il vous interpelle:
" Vous voulez la recette du désastre? "
Et voilà, malheureux, vous sautez pieds joints dans un récit qui vous interdira toute autre occupation jusqu'à ce que ce cher Harry vous le permette (à la fin du roman).

La vie de Harold est un peu plate: historien, spécialiste de Nixon, marié à une femme hyper-active, ses recherches font du surplace, ses étudiants se fichent de l'histoire moderne des USA et sa femme est mariée surtout à sa fiche de poste.

Pendant ce temps, le frère cadet de Harold, George, mène une carrière obscènement réussie dans le milieu de la télé. Grand magnat, grande gueule, grande maison, grande famille (femme et deux enfants).
Harold ne sait pas trop ce qu'il en est de sa vie. Pas sûr qu'il se pose la question. Il sait seulement que son frère ne fait pas bon usage de la sienne, de vie, même s'il a tout en grand.
Et puis ça dérape. Un Thanksgiving chez George, deux personnes sur  " les deux ou trois dizaines "  présentes se retrouvent dans la cuisine autour des restes de la dinde, Harold et Jane, la femme de George.
" J'étais debout dans leur cuisine à gratter la carcasse tandis que Jane faisait la vaisselle, des gants bleu clair au mains, les avant-bras plongés dans l'eau mousseuse. J'avais les doigts bien au fond de l'animal, du corps caverneux encore chaud dans lequel était tassé le meilleur de la farce. Je piochais du bout des doigts et portais la farce à ma bouche. Elle m'a regardé - moi et mes lèvres grasses, mes doigts recourbés dans ce qui aurait été le point G de la dinde si elle en avait eu un -, elle a sorti les mains de l'eau et elle s'est approché pour me coller un baiser. Pas amical. Non, un baiser sérieux, humide et lourd de désir. Aussi terrifiant qu'inattendu. "
Il s'en suit une aventure aussi fulgurante que passionnelle, que George arrêtera à l'aide d'une lampe de chevet qui mettra Jane d'abord KO et plus tard hors circuit.
Si les circonstances paraissent loufoques, l'écriture de Homes les rendent hilarantes:
" Qui est cette femme? demande la narrateur.
- Jane, l'épouse de mon frère.
- Avez-vous son permis de conduire ou une autre pièce d'identité?
- Son sac est au rez-de-chaussée.
- Des informations médicales utiles, allergies, pathologies particulières?
- Est-ce que Jane a des problèmes de santé? hurlé-je dans toute la maison.
- Elle s'est pris une lampe sur le crâne, répond mon frère.
- Autre chose?
- Elle prend tout un putain de tas de vitamines, dit George.
- Est-elle enceinte? demande le narrateur.

La question suffit à me faire flageoler. (...)"

Les ressorts humoristiques sont nombreux et nécessaires pour désamorcer nombre de situations qui sinon, seraient lourdes et donneraient une toute autre tournure au roman. Ils tiennent surtout au style narratif de l'auteur, au dialogues courts et frôlant souvent l'absurde.
C'est ainsi que notre narrateur mi-figue mi-raisin se retrouve dans les pompes de son frère: Jane décédée, George isolé, Harold se retrouve avec la tutelle des enfants, Nathaniel et Ashley, 12 et 11 ans, la tutelle de la fortune de son frère, un chien, un chat, une toute autre vie... Quitté par sa femme qui ne manque pas d'apprendre l'adultère, il devient père célibataire face à toutes les responsabilités inhérentes à ce rôle.
Et c'est là que le véritable récit commence: c'est à partir de ces nouvelles données que Harold Silver va découvrir qui il est véritablement.
Ce roman fait partie de ceux qui ont le don de remettre les pendules à l'heure: comment appréhenderait-on la vie si les cartes étaient redistribuées?
Non seulement A. M. Homes nous met devant des questions que l'on aurait peut-être peur d'envisager mais elle le fait tout en dressant un portrait sans concession de la société américaine 2.0. Le couple, la réussite, l'éducation, l'argent, le sexe, les mass-media, tout y passe et on en redemande!

Quant à notre narrateur, son histoire est fantastique! Son humilité et bienveillance aussi. A la fin on aimerait ne pas avoir à le quitter. Mais pour cela il faut d'abord que vous le rencontriez. Big up, Harry!

Traduction Yoann GENTRIC, ACTES SUD 2015

lundi 9 février 2015

" Le dur désir de durer ", Jaume CABRE










 L' ombre de l' eunuque  s' articule comme un concerto pour violon et orchestre. Deux voix s' accordent et se répondent: celle de Miquel Gensana, l' homme aux yeux tristes, et la voix de son oncle, Maurici, le gardien de la mémoire familiale.
On pourrait parler d' une saga familiale si ce roman n' était tellement plus que cela: un questionnement existentiel perpétuel, une interrogation quant au sens de l' art et de la création, une chronique de l'histoire espagnole des deux derniers siècles, un chant d' amour, une quête infinie
de " la Voie, la Vérité et la Vie".


Au centre du récit: can Gensana, 1799-1995 et les générations qui y ont vécu, qui s' y sont éteintes, qui l'ont fuie, qui l' ont perdue. Miquel Gensana la redécouvre, 
" transformée en un restaurant grotesque qui, pour plus d' ignominie, s' appelle, en lettres design, le Chêne Rouge. "

Miquel, dernier descendant des Gensana, assis à une table de l' établissement aujourd' hui connu pour ses viandes et qui fut autrefois sa maison, va raconter, le temps d' un repas, ses quarante- huit ans d' existence à une Jùlia en besoin de réponses.


Le récit de Miquel est musical aussi: la narration se fait tantôt à la première, tantôt à la troisième personne du singulier, parfois au sein d' une même phrase, comme si le narrateur hésitait entre le récul nécéssaire au récit et les émotions que celui- ci éveille en lui.




Avec son " ami de l' âme ", Bolos, Miquel quitte la maison familiale une première fois pour se lancer à corps perdu dans la lutte antifranquiste, vivant pendant des années dans la clandestinité, faisant ses classes à Beyrouth, étant partie prenante dans les mouvantes années 1960.



Peut- être Miquel a- t-il ressenti le besoin de prendre ses distances avec un pedigree familial qui lui est inconnu à l' époque mais que son oncle lui apprendra plus tard, les sympathies et les agissements pro- fascistes de la proche ascendence masculine:

" L' an quarante était pisseux de couleur, greffé de gris et de silence. ( ... ) Les seuls qui vivaient bien nourris étaient les pigeons de Barcelone, ils nichaient sous les terrasses des maisons de l' Eixample et pouvaient voler indifférents à la démarche funèbre des individus porteurs de gabardines sombres et de haine sur le visage, recherchant communistes, francs- maçons, séparatistes et juifs. Et nous étions tous des juifs, des séparatistes, des francs- maçons, des communistes et des rouges. "




Sacré oncle Maurici! " Le vénérable Maurici Sans Terre, Chroniqueur du Vent, Inventeur de Réalités, ex- musicien, ex- philologue..." a un air de famille avec un certain autre oncle, celui de Solal des Solal et dont la carte de visite fait preuve d' au moins autant d' excentricité :



Vous aurez bien sûr reconnu le personnage d' Albert Cohen, petit clin d' oeil que je n' ai pas pu me refuser, tant la fibre des deux personnages est ressemblante. 
C' est d'ailleurs Maurici sans Terre, responsable de l' arbre généalogique des Gensana qui donnera une grandiose leçon sur la puissance de l' art et de l' écriture à son neveu: 
" Ainsi sont les artistes, Miquel, leur vérité se situe dans le monde qu' ils inventent. "





" Tu quittes toujours la maison, Miquel. " lui dira sa mère alors qu' il repart, les plaies de son récent divorce à peine cicatrisées, fuyant comme son propre père l' avait fait peu de temps avant. Et il fallait bien qu' il la quitte, encore, pour rencontrer Teresa Planella et son violon, Teresa, son amour, son bonheur. Parce que même si souffrant de ne pas être la source de la beauté, Miquel tend toujours vers la beauté absolue de l' art, fût- elle matérialisée par la peinture,  la poésie, la musique, encore la musique...



Tout le long du roman, le récit de Miquel devant Jùlia 
s' alterne avec l' histoire des Gensana racontée par l' oncle Maurici. C'est un roman exigeant que vous allez avoir entre vos mains, la beauté et la maîtrise du style demandant fidélité dans la lecture. Mais vous serez largement récompensés!




L' ombre de l' eunuque , Jaume Cabré, Actes Sud, 2014


dimanche 25 janvier 2015

" LAVI PA FACIL " Laurent Gaudé




Cinq ans après le séisme qui a irrémédiablement meurtri Haiti, Laurent Gaudé rend justice à sa manière au peuple haïtien dans son dernier roman Danser les ombres .

Et c'est là, je pense, la première raison pour laquelle il faut lire ce livre: pour regarder dans les yeux les Haïtiens, tous les Haïtiens, les morts et les vivants.
On aurait l' impression que jamais il n' a été pardonné à Haïti d' être la première république indépendante majoritairement noire (1804 ).


Danser les ombres est une belle métaphore de l'histoire haïtienne: cela commence par l' espoir, il s' ensuit le rassemblement et peu de temps après, la rupture.
Et pourtant. L'espoir est précédé par l' apparition de l' esprit Ravage, " celui qui renverse la vie des hommes, écroule les existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes. " 
Et c' est sur Lucine qu' il posera son regard, Lucine qui avait abandonné Port- au- Prince cinq ans auparavant pour s' occuper de Nine, sa soeur, et des enfants de celle- ci, à Jacmel, leur village.
Lucine qui repart à Port- au- Prince pour annoncer la mort de Nine à un ancien amant. Et qui décide qu' il est temps que la vie reprenne son cours: " Elle était là, elle, au milieu de tout cela, et elle sentait qu' elle retrouvait non seulement sa ville, puante, grouillante, frénétique, mais aussi sa propre existence. Et alors, surprise elle- même de pouvoir le faire, elle sourit. "



 Danser les ombres  est un récit vivant de tous points de vue. Les descriptions de la ville de

 Port- au- Prince, les couleurs, les odeurs, la moiteur, les bruits, nous y sommes, nous aussi, les lecteurs, au milieu de ce brouhaha qui nous enveloppe et nous donne le tournis, à l' instar de Lucine:

" La tête se mit à lui tourner. Elle était asaillie par un déluge de couleurs, rouge,  jaune, vert, orange, des peintures des voitures, des décorations des bus. "



Ancienne étudiante militante durant les mouvements qui demandaient le départ du président Jean- Bertrand Aristide au début des années 2000, Lucine retrouve un nouveau foyer à Port- au- Prince: un noyau de résistants, tous différents les uns des autres mais unis par le goût de la vie et de la politique.



Saul, faux médecin, meurtri dans son âme et dans sa chair durant les violences qui avaient suivi le départ du président Aristide en 2004, traîne sa patte folle dans les bidon- villes pour soigner les oubliés. Le Vieux Tes, quatre-vingts ans, communiste, humaniste, ancien patron de bordel, Chez Fessou, où les hommes continuent encore à refaire le monde. Domitien Magloire, dit Pabava à cause de ses silences, qui avait combattu Duvalier fils et avait connu les violences des tontons macoutes dans leurs geôles. Sénéque, le facteur, meilleur ami de Pabava. Jasmin Lajoie, quarantenaire éternel séducteur de ces dames, à condition qu' elle soient mariées: surnommé Mangecul, " était en effet le seul à utiliser Fessou comme un bordel. " Bourik Travay, le plus jeune, vingt- cinq ans, timide travailleur partout où la possibilité se présente depuis ses douze ans.

Tout un monde. Une famille.
Et puis il y a Firmin Jamay, le taxi. L' une des scénès les plus fortes du roman est la rencontre du bourreau avec sa victime. Le télescopage des souvenirs respectifs: 
" Le visage du grand homme en veste, là, découpé comme il l' est dans le rétroviseur ( ... ) Il lui semble qu' il le reconnaît... ( ... ) Oui. C' est lui... Tout lui revient. Il a, soudainement, un goût âpre dans la bouche... Ses mains lui font mal. Il se souvient: le sang, les phalanges en sang, la mémoire de la douleur, physique. Il se souvient. La petite pièce exiguë. Avec une ampoule seulement. L' odeur d' urine. La chaleur étouffante. "
Et en face: " En passant devant la voiture, il avait pris tout son temps et avait plongé le regard sur le conducteur, sans s' arrêter. Et maintenant il avait peur. ( ... ) Il revoyait cette cave, sans fenêtre, avec une serpillière au sol qui ne servait à rien, les murs humides de sang et de l' eau qu' on y jettait à grandes bassines. "




Le 12 janvier 2010. " Hier, comme aujourd'hui, les hommes vivaient. ( ... ) Personne n' avait remarqué que le monde animal tendait l' oreille, tandis que les hommes, eux, continuaient à vivre. "

Nous savions que ce moment finirait par arriver. Nous avons rencontré tous les personnages, nous nous sommes pris d' affection pour certains d'entre eux. Et nous allons maintenant les suivre dans les décombres d' une ville que la terre a décidé d' avaler.
Sur la deuxième partie du roman plane l' ombre du vaudou: une fois la terre ouverte, vivants et esprits se côtoyent, se frôlent, se parlent. Les pages qui décrivent Port- au- Prince sont magistrales dans leur désespoir. Une question perdure: 


" Ils pensent à la même chose, sans se le dire. Toutes ces années de combats, de Duvalier père et fils à Aristide, jusqu' à l'opération Bagdad, toutes ces années où il avait fallu s' arc- bouter contre la tyrannie et l' ignorance et tout cela pour quoi?... Pour arriver à ce jour?... "
 Pour mémoire, d' après l'Organisation Internationale pour les Migrations, il existe encore aujourd' hui à Haïti plus d' une centaine de camps de réfugiés. Nous sommes en 2015.
Merci, Laurent Gaudé!


Danser les ombres  fait écho au manifique roman de Yanick Lahens paru l'année dernière aux éditions Sabine Wespieser et couronné par le prix Femina:  Bain de lune . 
L' histoire d' une rivalité entre deux familles, Les Lafleur et Les Mésidor est aussi le prétexte pour parler des années sombres où Duvalier et consorts ont mis à feu et à sang le peuple haïtien.

Lorsque vous irez chercher le roman de Laurent Gaudé, pensez à y ajouter aussi  Bain de lune , ce magnifique hommage à la culture créole!


Danser les ombres , Laurent Gaudé, Actes Sud, 2015

 Bain de lune , Yanick Lahens, Sabine Wespieser, 2014