dimanche 21 août 2016

Sacrée Oeuvre! Yaak Valley Montana, Smith Henderson, Belfond 2016




















" Pete comprit qu'aux yeux de Pearl, Satan avait fabriqué de toutes pièces le moindre vestige du passé. Il imagina son propre état d'esprit s'il entretenait de telles croyances, s'il voyait le diable en personne parcourir le monde tel un décorateur de théâtre, inscrivant des fictions dans le schiste, les veines de charbon et de calcaire. Tout cela pour décrédibiliser les faits historiques relatés par la Bible. Tout cela pour rafler les âmes perdues. Le jeu en valait sûrement la chandelle pour le diable. On pouvait presque se représenter la scène. Presque. On pouvait presque se convaincre qu'un livre était plus réel que la réalité, plus véridique et plus légitime que la Terre ferme et toutes les lois assommantes qui la gouvernaient."

Yaak Valley Montana est l'une des grandes réussites  de cette rentrée littéraire. Le roman de Smith Henderson, épopée déchirante d'une Amérique profonde combattant ses vieux démons religieux et ultra-conservateurs, fait partie de ceux destinés à devenir des "classiques".
Pete Snow est travailleur social dans le Montana. Son travail, véritable montagne de Sisyphe, consiste à s'assurer que les enfants mineurs bénéficient du minimum syndical pour un développement à peu près décent. Dans cette région pauvre où les caravanes représentent une habitation normale, les cas désespérés ne manquent pas. Pete ne baisse jamais les bras, sans toutefois perdre le sens des réalités. Son travail est une longue suite de concessions et d'arrangements. Avec les gens, avec la loi, avec lui même, avec l'alcool.

Pete est lui même un cas désespéré. Pour s'éloigner de sa femme dont il est en train de divorcer, il avait choisi de se terrer à Tenmile, petite ville nichée dans une vallée exploitée autrefois par les mineurs. A défaut de s'occuper de Rachel, sa fille, restée auprès de sa mère, il tente de sauver les enfants de la région.

A travers le regard de Pete, derrière lequel se cache Smith Henderson, lui même ancien éducateur spécialisé, le lecteur est confronté à tout ce que la pauvreté, l'alcool, la dope, la religion peuvent produire de pire au tout début des années 1980 aux Etats Unis. 

La force du roman réside dans les multiples histoires menées de front par un narrateur omniscient et qui, parfois, s'adresse directement à son personnage: "Une gratitude inexplicable monte en toi. Le sol se dérobe sous tes jambes croisées en tailleur, mais ce n'est qu'une légère sensation de tournis. Tu as encaissé tant de choses ces derniers temps. Bien plus qu'il n'est supportable."

Le jour où Pete rencontre Ben, un jeune garçon taiseux, mal nourri et presque sauvage, qu'il le suit à travers la forêt pour comprendre d'où il vient et ce qui l'a ramené dans cet état, il fera une rencontre décisive: Jeremiah Pearl. Il s'agit du père de l'enfant, un illuminé qui prêche la fin du monde en se fondant sur les théories du complot les plus hallucinées, en brandissant aussi une Bible et un fusil.

Il s'ensuit une cavale épique à travers les forêts du Montana lors de laquelle Pete doit trouver l'équilibre entre la loi et la morale.
Ajoutez à tout cela la fugue de sa propre fille, Rachel, qui finit par laisser derrière elle les frasques maternelles et part sillonner les Etats Unis aux gré des rencontres faites en chemin.

L'excellente maîtrise de tous ces fils narratifs qui s'entremêlent, la lutte acharnée de Pete pour rester du bon côté de la barrière, les personnages qui gravitent autour en étoffant le récit font de Yaak Valley Montana un excellent roman qui assoit déjà son auteur parmi les meilleurs écrivains américains.

Un immanquable!

"Yaak Valley Montana", Smith Henderson, Belfond août 2016, Traduction Nathalie Peronny

jeudi 18 août 2016

Mazie Sainte Patronne des Fauchés et des Assoiffés. Jeni Attenberg. Coup de coeur, coup de foudre





















" Ce n'est pas difficile d'aider les gens. C'est le reste qui pose problème. Tout ce qui reste à vivre dans la journée."
"Nadine, la reine des scénarios invresemblables" travaille sur un documentaire consacrée à Mazie-Phillips Gordon. L'idée lui est venue lorsqu'un ami partage avec elle la découverte d'un journal intime qu'il avait trouvé abandonné sur les terrains des anciens chantiers navals de Navy Yard. 
Ce journal qui avait traversé le siècle, puisque la première page  portait la date de 1er novembre 1907, avait appartenu à Mazie, une femme dont l'histoire est époustouflante.
Ainsi, Nadine part à la recherche de toutes les personnes susceptibles d'avoir rencontré Mazie, tous ceux dont des membres de la famille auraient pu la côtoyer, tout individu détenant quelle information que ce soit qui puisse faire revivre, le temps d'un documentaire, Mazie, la reine de Bowery.

Le roman de Jami Attenberg est construit, par conséquent, sous la forme d'une serie d'entretiens retranscrits, entrecoupés par les extraits du journal de Mazie qui courre de 1907 à 1939.

"Hier soir, je suis passée par Wall Street avant d'aller rendre visite à Ti. Ill fallait que je vois ça, le jour où la bourse de Wall Street s'est effondrée. Eh bien, j'ai vu! Les gens sanglotaient à tous les coins de rue. C'était presque beau, cette ville en deuil. J'ai fait comme s'ils pleuraient pour soeur Ti."
Mazie et New York avancent main dans la main, cette ville où elle avait débarqué enfant et qu'elle a fini par adopter au point de devenir l'un de ses monuments. Car Mazie, assoiffée  de liberté, de gens, de trottoirs, de la vie, choisit d'être un électron libre tout au long de son existence. 
Avide d'amour, elle est farouchement opposée à toute forme d'engagement. Jeune femme dans une société stricte, elle enchaîne les sorties, les verres, les cigarettes. Juive imperméable à toute forme de manifestation divine elle se lie d'une amitié éternelle à la soeur Ti, petit bout de femme qui arpente les rues de New York en essayant de sauver le monde et qui oeuvre auprès de Bowery Mission.

Si Joseph Mitchell, journaliste au New Yorker, lui consacre un article dans son journal en 1940, ce n'est pas pour rien: Sainte Mazie est véritablement la patronne de tous les sans-abris et laissés pour compte que New York abrite par milliers dans ses rues à cette époque.
Si Fanny Hurst, auteur et surtout mondaine chevronnée,  ne tarit pas d'éloges à son encontre, c'est aussi parce que Mazie est vraiment la reine à Lower East Side.

En lisant son histoire nous sommes plongés dans l'histoire de New York. Les témoignages multi-générationnels que Jeni Attenberg fait intervenir dans son roman donnent rythme et vie au récit qui se construit, tel un patchwork, sous nos yeux.

Arrivée à la fin, pour ma part, j'étais éperdument amoureuse de Mazie Phillips-Gordon.

"La Prohibition est finie mais New York s'en moque. Nous n'en faisons qu'à notre tête depuis si longtemps! Quand un habitué est venu annoncer la nouvelle chez Finny, des acclamations ont fusé dans l'assistance. Un type a applaudi avant de s'apercevoir qu'il était le seul à le faire.
Au comptoir, un gars s'est lamenté:Moi, j'aimais bien que se soit illégal de boire un coup! Ca mettait un peu de piment dans le quotidien."

"Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés", Jami Attenberg, Editions Escales août 2016, Traduction Karine Reignier-Guerre

dimanche 14 août 2016

Superbe Guy Boley, Fils du feu, Grasset août 2016

 

" Les petits riens aux petits riens s'additionnent, faisant mourir les mondes, périr les civilisations: on tourne en rond avec l'automobile comme tournent les moines sur le pavé des cloîtres, on pilonne des livres en massacrant les mots derrière le noir et le blanc d'un écran télé qui a cependant l'élégance de se nommer encore Radiotélévision, histoire de faire croire que la parole est reine, alors qu'elle est déjà condamnée, mise en joue par ces réclames naïves, aux tons pastel, qui deviendront de la pub et régiront le monde."
Il est difficile d'écrire en marge d'un texte si beau et si puissant: la langue de Guy Boley est non seulement poétique, incantatoire, mais elle bouleverse aussi à travers quantité d'émotions qu'elle fait surgir entre les lignes.

Retour sur une enfance, sur une famille amputée; sur l'apprentissage de la mort, de l'amour, du désir. 

Fils du feu, il n'en restera qu'un. Le cadet, emporté par la maladie, continuera à grandir dans les yeux de la mère. Elle s'obstine à le retenir parmi eux en lui servant tous les soirs le repas, en lui emménageant une nouvelle chambre au grenier, en répétant les leçons du soir auprès d'une chaise vide.
Le narrateur, enfant survivant, n'a de choix que d'accompagner la mère dans ses fantasmes; le père baisse les bras.

Toile de fond de l'enfance, l'avènement des "trente glorieuses", époque charnière qui vît tant et tant de métiers agoniser et mourir. 
Le métier de forgeron, par exemple. Que fera le père de cet autre deuil?

Dans Fils du feu, des mères orphelines, des frères survivants, des pères tenus à jouer leur rôle, des printemps somptueux, des époques qui se dissipent.
Des lavandières, un énorme, un grand amour pour une statue grecque vivante. 
Du linge qui sèche au soleil, des grenouilles ébouillantées.
De la folie, de la tristesse, de la résignation, de la résilience.
De l'amour.
De la vie.

" Riez comme un goret, riez comme une crécelle, riez comme une folle puisque votre fils est mort. Il faut bien que toutes les horreurs du monde enfantent des printemps si nous voulons durer au-delà du chagrin."

Fils du feu, Guy Boley, Grasset, 24 août 2016

mardi 9 août 2016

Avant-première rentrée littéraire 2016. Le verger de marbre. Alex Taylor. Gallmeister Neonoir


« Beam ne se considérait pas comme un enfant. Il avait dix-neuf ans, de la niaque à revendre et une bonne dose de malveillance tapie en lui, le genre de jeune qui montre les dents devant les vitrines, les miroirs de salle de bain, les enjoliveurs et l'argenterie volée, tout ce qui a le culot de lui faire voir sa tronche. Mais cet inconnu était sorti de la nuit en titubant d'alcool pour le railler et le provoquer, et il sentait dans son sang la morsure de quelque chose d'ancestral et féroce. »

Le sang ne ment pas, la nature ne ment pas et nul n'est capable de renverser la donne.
Le roman d'Alex Taylor aurait très bien pu être une nouvelle : un meurtre (légitime défense ou non, cela reste à voir), une cavale, quelques personnages bien campés, un dénouement qui laisse songeur pendant de longues heures...
Sauf qu'Alex Taylor est un virtuose : le sens du détail, le style résolument poétique, le besoin de creuser jusqu'au plus profond des âmes de ses personnages ont abouti à un roman incroyable qui se dévore d'une traite, et cela malgré le malaise qui envahit doucement le lecteur au fur et à mesure des pages.

Une semaine de cavale avec, au centre, le jeune Beam, anti-héros qui peine à gagner la compassion du lecteur ; les rencontres qu'il va faire sur le chemin vont peu à peu le changer en le révélant à lui même.

Le roman s'ouvre sur une réunion familiale durant laquelle Beam ne se sent pas à sa place, préférant même s'en éloigner. Peu de temps après l'éloignement devient seul espoir de survie et pourtant, la famille et les liens de sang resteront collés aux basques de notre personnage : immuables, implacables.
Le verger de marbre engloutit son lecteur. Le fait haleter au rythme de la course folle de Beam à travers la forêt. Le fait sourire avec tendresse auprès de Pete, vieux sage faisant corps avec la nature. Le fait trembler jusqu'au bout.
Alex Taylor, un nom à retenir, un talent rare.
Merci Gallmeister pour ce cadeau précieux. Merci à Anatole Pons pour la magnifique traduction de ce roman.
18 Août 2016 chez votre libraire préféré.

Le Verger de marbre, Alex Taylor, Traduction Anatole Pons, Editions Gallmeister, Collection Neonoir. Août 2016

Chronique écrite pour les Unwalkers



mercredi 3 août 2016

The Girls, Emma Cline: désormais il faudra compter avec! Avant-Première rentrée littéraire 2016


"Evidemment, les filles n'ont pas quitté le ranch: on peut supporter un tas de choses. A neuf ans, je m'étais cassé le poignet en tombant d'une balançoire. Le choc du craquement, la douleur aveuglante. Et pourtant, malgré mon poignet qui enflait, et la manchette de sang prisonnier, j'affirmais que ça allait, que ce n'était rien, et mes parents m'avaient crue, jusqu'à ce que le médecin leur montre, sur les radios, les os cassés net."

Evie Boyd occupe pendant quelques semaines la maison d'un ami. Les souvenirs ne l'ont jamais quittée mais cette fois-ci, une rencontre fortuite les fait ressurgir  avec plus de violence que d'habitude. 
L'été de ses quatorze ans, Evie embrasse avec passion la "famille Russel", nom derrière lequel se cache la sulfureuse figure de Charles Manson. Et c'est l'histoire d' Evie qu' Emma Cline a choisi de nous raconter par le biais de cet horrible fait divers devenu l'un des "symboles de la pop-culture" qui a fait couler le plus d'encre et inspiré pléthore d'artistes.
Evie tombe en amour devant ce groupe de jeunes qui font fi de toute règle or loi. Elle se pâme devant une jeune femme aperçue fugitivement dans un parc, "une impression surnaturelle flottait autour d'elle et une robe à smocks sale couvrait à peine son cul." L'inconnue et ses deux amies évoluaient parmi les autres "aussi racées et inconscientes que des requins qui fendent les flots."

Si vous êtes en recherche de sensations fortes, descriptions malsaines  ou si vous voulez jouer à "voyons un massacre sordide comme si nous étions sur place", passez votre chemin et lisez plutôt California Girls de Simon Liberati.

Rien de tout cela chez Emma Cline: ce qui l'intéresse, elle, c'est le parcours d'une adolescente, parmi d'autres, irrésistiblement attirée par une communauté qui semble faire plus de sens, à ses yeux, que la vie qu'elle mène auprès de sa mère. 

14 ans, le moment où l'enfant passe de l'autre côté du miroir et se retrouve jeune femme, sans vraiment savoir ce que cela signifie. Si les gardes-fou sont solides autour d'elle, la jeune femme peut dépasser ce moment sans trop de dégâts. Lorsque, en revanche, les gardes-fou ont sauté, elle cherchera réconfort et sécurité ailleurs. Elle apprendra sur le tas, en y laissant des plumes. 
"Je voulais m'entendre dire ce qu'il y avait de bien chez moi. Plus tard, je me demandai si c'était pour ça qu'il y avait beaucoup plus de femmes que d'hommes au ranch. Tout ce temps consacré à me préparer, à lire des articles qui m'apprenaient que la vie n'était en réalité qu'une salle d'attente, jusqu'à ce que quelqu'un vous remarque, les garçons l'avait consacré à devenir eux-mêmes."
A travers l'histoire d' Evie, l'histoire de l'adolescence. 
Elle rejoint Russel et sa bande mais elle aurait pu se jeter aveuglement au sein de n'importe quelle autre secte, n'importe quelle autre lutte pour peu qu'on lui eût signifié son importance en tant qu'individu à part entière. 
En cela son histoire est universelle et c'est le tour de force que réalise Emma Cline avec The Girls: en partant d'un fait divers rendu mythique par la fascination collective, l'auteur recentre le récit sur l' individuel, ses motivations, ses fêlures.

The Girls, puissant, dérangeant, beau: à mettre entre toutes les mains y compris celles de vos ados.

The Girls, Emma Cline, Traduction par Jean Esch, Editions de la Table Ronde. Parution le 25 août 2016


lundi 25 juillet 2016

Les Salauds Devront Payer: Grand par Emmanuel Grand


«  Edouard, vous êtes un combattant et j'aime ça. La guerre est le ferment de l'homme. La guerre, entendez-vous, et non la guerre d'Algérie. Celle-ci est perdue, et il faut tourner la page. Car une autre bataille se profile. Nous avons basculé dans un nouveau monde, où les maîtres mots sont production, expansion et progrès et, bien entendu, nous ne sommes pas les seuls à vouloir notre part du gâteau. Cette nouvelle guerre a ses armées, ses champs de bataille, ses morts et ses estropiés. C'est à cette guerre moderne que je vous propose de participer. A mes côtés. La guerre économique, Edouard. Une guerre qui ne dit pas son nom, mais qui, croyez-moi, peut s'avérer plus sanglante que celle qu'on mène avec de la poudre et des canons. »

Ce visionnaire qui s’apprête à embaucher un ancien OAS en tant que chef du personnel, s'appelle Devrard. Il est le directeur de Berga, site métallurgique pourvoyeur d'emploi pour des centaines de familles de la région, avant de devenir principale source de chômage une fois les portes définitivement fermées.

Pour les générations nouvelles qui biberonnent à la « mobilité professionnelle », au free-lance et autres « web-jobs » il est peut-être difficile de saisir combien les conséquences de la mise à mort de l'industrie seront longues à disparaître. Quel est leur poids dans notre vie actuelle. L'immensité de l'ombre qui étouffe les régions qui en dépendaient il n'y a pas si longtemps. Les vies bousillées. Les familles éclatées. La misère qui en découle. La violence inouïe d'un présent dont l'avenir s'est fait la malle.

Dans Les salauds devront payer Emmanuel Grand arrive à parler de tout cela et plus encore sans tomber dans les travers d'un roman « à charge ». C'est important : factuel, en posant en perspective le contexte historique, il nous donne une vue globale de ces derniers cinquante ans tout en construisant l'ensemble autour d'une intrigue policière solide.

Entre la France et la Belgique, une enquête pour meurtre a priori rien plus simple à élucider, lance le commandant Erik Buchmeyer et son lieutenant, Saliha, dans les méandres d'une vengeance complexe et sanglante.

Lu d'une traite, souvenir persistant après lecture, envie de revoir Erik et Saliha dans un prochain Emmanuel Grand. Excellent !!

Les Salauds Devront Payer, Emmanuel Grand, Editions Liana Levi

Chronique écrite pour les Unwalkers



dimanche 3 juillet 2016

Homo Homini Lupus, Dedans ce sont des loups, Stéphane Jolibert


« L'enneigeant aussi profondément qu'il le pouvait malgré le gel, Nats avait imaginé son errance, la faim omniprésente, la lente agonie qui s'était ensuivie. Il regretta de ne pas avoir rempli davantage la gamelle qu'il laissait devant sa porte, puis il se ravisa, refoula les regrets. Il n'aurait fait que rallonger son sursis et le priver de cette liberté si chère à l'espèce, le rendant dépendant d'autrui.
Achevant sa funèbre besogne, Nats eut le sentiment que plus jamais il n'aurait l'occasion de voir l'un de ceux-là courir la plaine.
Bientôt, ne resteraient que des hommes.
Le monde dans ce qu'il avait de pire. »

Si le milieu est hostile c'est parce que les loups l'ont déserté.
Dans ce coin du monde, volontairement oublié de tous, il n'y a – à quelques exceptions près - que les criminels et les crapules qui y cherchent un abri. Nous sommes loin, au nord, il est rare que la neige cesse de tomber.
L'existence des habitants tourne autour du Terminus, immense cœur pompant de la gnôle maison. A la fois bar, bordel, station service et super-marché, il concentre toutes les pulsions humaines, y compris l'inextinguible soif de violence.

Voilà pour l'ambiance de ce roman noir, froid et … magnifique !

S'ensuivent les personnages : Tom, Nats, Sarah, Sean, Leïla, l'Irlandais, Twigs la levrette, qui prennent corps au fil des pages, au gré des digressions temporelles au cœur de la narration, au hasard des rencontres...
En terre des loups, les sentiments qui les animent sont essentiellement humains : le désir de vengeance, le désir de domination, le désir tout court. Mais aussi l'amour, la quête d'identité, la bienveillance, le partage.
Dedans ce sont des loups est l'un des romans qui m'ont le plus touchée cette année. Autant par l'histoire qui porte le lecteur dès la première page, par les personnages archétypaux qui jouent leur partition avec une précision sans faille, que par le style fluide, l'écriture parfois musicale qui réussit à adoucir même les passages les plus abrasifs de violence.
Immanquable. Vraiment.
« La salle grondait de colère, gueulait qu'elle s'était fait avoir, flouer, menaçait de tout casser, et ni la présence de Sean ni celle de Maarten ne parvenaient à la calmer. Pas davantage le fusil à canon scié que l'Irlandais, debout sur le comptoir, pointait sur le premier rang, et encore moins la promesse que les paris seraient remboursés. La salle exigeait son dû de violence et de chair tandis que Nats descendait les dernières marches de l'escalier du Terminus. »

Dedans ce sont des loups, Stéphane Jolibert, Editions du Masque, 2016